1o Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là? Comme si chaque auteur, le jour d’une première, ne renforçait pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement, en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains franches: «Comptez sur nos battoirs.»
2o Le Public ennuyé de la Claque?...—Oui: et de bien d’autres choses qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre. Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond, ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons.
3o La Claque est tombée en désuétude?—Simple question: Quand donc fut-elle jamais plus florissante?—Faut-il forcer le rire? Aux passages qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend, tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit, parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle et qu’on s’y est amusé: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce bruit coûte à peine un napoléon.—(La Claque.)
S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif échappé, par malheur, au public?—Rome est toujours là. Il y a le «Oua-Ouaou».
Le Oua-Ouaou, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le cri guttural Oua-Ouaou. Cela commence, tout doucement, par le mot bravo lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis cela s’enfle, devient brao, puis grossit de tout le public trépignant et enlevé jusqu’au cri définitif de «Brâ-oua-ouaou»; ce qui est presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la valeur de vingt francs chacune...—(Encore la Claque!)
S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de distraire sa colère? Le Monsieur au bouquet se présente. Voici ce que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre l’honneur de la comédienne, de faire sourire le Public toujours avide de l’Égrillard!... Le Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans l’espoir d’une confirmation de l’événement.—Somme toute: demi-succès pour l’auteur.—Coût: quelque trente francs, non compris les fleurs.—(Toujours la Claque.)
En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les ressources d’une Claque bien organisée?—Mentionnons, toutefois, pour les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend après les autres (un écu de six livres)—les Grincements de tabatières aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions (l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.
Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie: «A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle, alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des restrictions.
Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l’incapacité où se trouve la foule de discerner, par elle-même, la valeur de ce qu’elle entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les Pleureuses étaient à la Douleur.
Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien des Mille et une nuits: «Qui veut changer les vieilles lampes pour des neuves?» Il s’agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces conditions de versatilités et d’aléas dont elle relève quelquefois. Il s’agissait,—d’abord, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels, hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par l’absolue certitude du pur Mécanisme;—ensuite, et c’était, ici, la grosse difficulté! de découvrir (en l’y réveillant à coup sûr) dans l’AME publique, le sentiment grâce auquel les manifestations de gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et ratifiées comme moralement valables par l’Esprit même de la Majorité. Là, seulement, était le moyen terme.