—C’est ce pauvre docteur de la P***, continua tristement Antonie; il m’avait soignée autrefois. Pour ma part, je ne le blâme que de s’être défendu devant les juges; je lui croyais plus d’estomac. Lorsque le sort est fixé d’avance, on doit rire, tout au plus, il me semble, au nez de ces robins. M. de la P*** s’est oublié.

—Quoi! c’est aujourd’hui? définitivement? demandai-je en m’efforçant de prendre une voix indifférente.

—A six heures, l’heure fatale, messieurs et mesdames!... répondit Antonie.—Ossian, le bel avocat, la coqueluche du faubourg Saint-Germain, est venu me l’annoncer, pour me faire sa cour à sa manière, hier au soir. Je l’avais oublié. Il paraît même qu’on a fait venir un étranger (!) pour aider M. de Paris, vu la solennité du procès et la distinction du coupable.

Sans remarquer l’absurdité de ces derniers mots, je me tournai vers M. Saturne. Il se tenait debout devant la porte, enveloppé d’un grand manteau noir, le chapeau à la main, l’air officiel.

Le punch me troublait un peu la cervelle! Pour tout dire, j’avais des idées belliqueuses. Craignant d’avoir commis en l’invitant ce qui s’appelle, je crois, une «gaffe» en style de Paris, la figure de cet intrus (quel qu’il fût) me devenait insupportable et je contenais, à grand’peine, mon désir de le lui faire savoir.

—Monsieur le baron, lui dis-je en souriant, d’après vos sous-entendus singuliers, nous serions presque en droit de vous demander si ce n’est pas, un peu, comme la Loi «que vous êtes sourd et aveugle aussi souvent que Dieu vous le permet»?

Il s’approcha de moi, se pencha d’un air plaisant et me répondit à voix basse: «Mais taisez-vous donc, il y a des dames!»

Il salua circulairement et sortit, me laissant muet, un peu frémissant et ne pouvant en croire mes oreilles.

Lecteur, un mot, ici.—Lorsque Stendhal voulait écrire une histoire d’amour un peu sentimentale, il avait coutume, on le sait, de relire, d’abord, une demi-douzaine de pages du Code pénal, pour,—disait-il,—se donner le ton. Pour moi, m’étant mis en tête d’écrire certaines histoires, j’avais trouvé plus pratique, après mûre réflexion, de fréquenter, tout bonnement, le soir, l’un des cafés du passage de Choiseul où feu M. X***, l’ancien exécuteur des hautes-œuvres de Paris, venait, presque quotidiennement, faire sa petite partie d’impériale, incognito. C’était, me semblait-il, un homme aussi bien élevé que tel autre; il parlait d’une voix fort basse, mais très distincte, avec un bénin sourire. Je m’asseyais à une table voisine et il me divertissait quelque peu lorsqu’emporté par le démon du jeu, il s’écriait brusquement:—«Je coupe!» sans y entendre malice. Ce fut là, je m’en souviens, que j’écrivis mes plus poétiques inspirations, pour me servir d’une expression bourgeoise.—J’étais donc à l’épreuve de cette grosse sensation d’horreur convenue que causent aux passants ces messieurs de la robe courte.

Il était donc étrange que je me sentisse, en ce moment, sous l’impression d’un saisissement aussi intense, parce que notre convive de hasard venait de se déclarer l’un d’entre eux.