«Je m’estime peu quand je m’examine; beaucoup, quand je me compare.»

Monsieur tout-le-monde.

Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien élevés, Lucienne Émery et le comte Maximilien de W*** étaient assis sous les grands arbres d’une avenue des Champs-Élysées.

Lucienne est cette belle jeune femme à jamais parée de toilettes noires, dont le visage est d’une pâleur de marbre et dont l’histoire est inconnue.

Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, était un poète d’un talent merveilleux. De plus, il était bien fait, et de manières accomplies. Ses yeux reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, mais, comme des pierreries, un peu froids.

Leur intimité datait de six mois à peine.

Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les vagues silhouettes des voitures, des ombres, des promeneurs.

Tout à coup madame Émery prit, doucement, la main de son amant:

—Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, que, sans cesse agités d’impressions artificielles et, pour ainsi dire, abstraites, les grands artistes—comme vous—finissent par émousser en eux la faculté de subir réellement les tourments ou les voluptés qui leur sont dévolus par le Sort! Tout au moins traduisez-vous avec une gêne,—qui vous ferait passer pour insensibles,—les sentiments personnels que la vie vous met en demeure d’éprouver. Il semblerait, alors, à voir la froide mesure de vos mouvements, que vous ne palpitez que par courtoisie. L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation constante jusque dans l’amour et dans la douleur. A force d’analyser les complexités de ces mêmes sentiments, vous craignez trop de ne pas être parfaits dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... Vous ne sauriez vous défaire de cette arrière-pensée. Elle paralyse chez vous les meilleurs élans et tempère toute expansion naturelle. On dirait que,—princes d’un autre univers,—une foule invisible ne cesse de vous environner, prête à la critique ou à l’ovation.

»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous arrivent, ce qui s’éveille, en vous, tout d’abord, avant même que votre esprit s’en soit bien rendu compte, c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque comédien hors ligne pour lui demander quels sont les gestes convenables où vous devez vous laisser emporter par la circonstance. L’Art conduirait-il à l’endurcissement?... Cela m’inquiète.