—Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain chanteur qui, auprès du lit de mort de sa fiancée et entendant la sœur de celle-ci se répandre en sanglots convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer, malgré son affliction, les défauts d’émission vocale qu’il y avait lieu de signaler dans ces sanglots et songeait, vaguement, aux exercices propres à leur donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?... Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, et la survivante quitta le deuil juste au jour prescrit par l’usage.

Madame Émery regarda Maximilien.

—A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de préciser en quoi consiste la sensibilité véritable et à quels signes on peut la reconnaître.

—Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, répondit en souriant M. de W***. Mais les termes... techniques... sont déplaisants, et je crains...

—Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de Parme, vous avez votre cigare; je vous écoute.

—Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.—Les fibres cérébrales affectées par les sensations de joie ou de peine paraissent, dites-vous, comme détendues chez l’artiste, par ces excès d’émotions intellectuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?—Moi, je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses fibres!—Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus sérieuses, enfin?... Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples débordements d’animalité.

»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.

»Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens «à caractère»,—des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez quelques autres,—grâce à cette obscure feintise,—cela ne convient qu’aux êtres inachevés.

»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui frappe un diamant entouré de gangue y est-il mieux reflété qu’en un diamant bien taillé où pénètre l’essence même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui se laissent émouvoir par la crudité des expansions sont de nature à préférer les bruits confus aux profondes mélodies: voilà tout.

—Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: j’écoute votre analyse un peu subtile avec une admiration sincère... mais seriez-vous assez aimable pour me dire quelle est cette heure qui sonne?