Après un moment de silence:

—Au fond,—continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler,—pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d'un peuple, la nature, enfin, des sens dont son organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent dans l'esprit, à cet égard, les œuvres de son exprimeur favori, de son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres l'accomplissent—ou rêvent de l'accomplir.

Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont les œuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages, et la simplicité, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.

Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne: les éditions de ses œuvres se succèdent et s'épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majorité des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,—de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais,—je ne vois rien de mieux que de vous citer—en les prenant, au hasard, dans son œuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d'impression)—que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, alors, à l'instant même, ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de ses derniers poèmes, Anactoria. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même île.

Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.

Traduction littérale:

«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer!

«Oh! que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir! Ne te châtierais-je pas d'une agonie raffinée? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair!