—Les boules sont prêtes?—Oui.—Bien. Donnez-moi ce panier.
Ayant entre-bâillé la porte, l'envoyé passe le panier à quelqu'un que l'on entend redescendre à l'instant même.—La porte une fois refermée:
—J'ai demandé le locataire d'un autre étage, chez qui votre concierge me croit monté.
Ce disant, l'émissaire a dévissé, très vite, la pomme et le bout de sa canne. Celle-ci s'ouvre en compas, emboîtant ses deux moitiés dans un écrou central que vient renforcer, en glissant, une rondelle d'acier: la canne est devenue, ainsi, une longue tige d'acier pur, très droite, d'environ six pieds. Ajustant à l'un des bouts recourbés le nœud coulant d'une forte et vibrante corde gommée, puis s'arc-boutant et faisant plier toute la tige, il ajuste l'autre nœud à l'autre bout de la canne, transfigurant ainsi le prétendu jonc en un arc d'un acier bien trempé et d'une très évidente puissance.
—Cet arc revient à quinze francs, par commande de cent cinquante, dit-il. Nous pouvons voir, dans les musées de vieilleries, bien des flèches rouillées qui, avec leurs lourdes pointes de fer, pèsent encore plus d'une livre: les archers d'autrefois les envoyaient tomber à cent quarante mètres et plus. Cet arc-ci envoie donc, facilement, tomber à quatre-vingts mètres une flèche du poids de sept cents grammes—et d'une livre et demie, à soixante-dix mètres.
L'envoyé s'est assis devant la table, sur laquelle il a posé son sac ouvert.
—Les boules, maintenant! dit-il: les brunes à ma droite, les blondes à ma gauche. Doucement!... et ne laissons rien choir.—Bien. À présent, passez-moi l'un de ces longs et creux bâtons de verre.—Bien.
Ici, l'envoyé regarde fixement son acolyte: puis, froidement, et à voix basse:
—Notre flèche, à nous, et flamboyante! la voici... Voyez: le bout plein est muni d'une encoche pour bien mordre la corde de cet arc;—en ces trois entailles, dont une centrale et deux latérales (que j'enduis de cette pâte forte, tout à l'heure séchée), j'ajuste ces trois pennes de parchemin qui permettent à ce trait, à cet oiseau de tonnerre, de filer droit vers le but visé.—Voyez ce quadrillé, creusé dans le verre, un peu au-dessus de l'encoche; c'est pour donner au pouce une prise plus ferme, et que, dans la traction de la corde, la flèche ne s'échappe pas avant la tension voulue.
«Je place donc cette flèche, tout au long, sur la table—et l'incline d'un degré à peine,—juste ce qu'il faut pour que cette boule brune, que j'y glisse, arrive doucement jusqu'au fond, où se trouve un léger ressort très flexible, qui amortit le heurt de cette arrivée.—À présent, une blonde! et nous alternons ainsi jusqu'à vingt billes par flèche. Il y a place, au bout de ce javelot, pour les deux tiers de ce court piston de bois, que j'enfonce, avec mille précautions et pour cause. Le bout qui en pénètre jusqu'à la première boule se termine aussi par un très frêle ressort d'acier, pareil à celui du fond de la canne, et destiné à maintenir, entre celui du fond et lui, l'adhérence entre les billes, au moment du jet même de l'arc,—pour qu'elles ne se brisent pas en s'entrechoquant. L'autre bout du piston dépasse la flèche: s'il rencontre un obstacle, le piston rentre tout entier, écrasant la première boule et, par suite, au même instant, toutes les autres (grâce à une loi de physique bien connue) puisqu'elles se tiennent de surface entre elles. Alors les liquides se mêleront, brusquement, par proportions désirables. Quant à l'effet que produit la soudaineté de ce mélange en un choc inflammant, vous l'apprécierez tout à l'heure. Cette flèche-ci étant chargée, je la dépose sur le lit, où les cinq autres, également prêtes, seront ses voisines d'ici vingt minutes.