UN SINGULIER CHELEM!

Proh pudor!

Svelte, en des atours surannés, d'un visage amaigri, aux traits fins et fiers sous ses cheveux blancs partagés à l'autrefois, la duchesse douairière de Kerléanor habitait, depuis de longues années de veuvage, son austère manoir breton.

L'imposante bâtisse, dominant une des grèves armoricaines, s'élevait, non loin du bourg de Carléeu, à moins d'un kilomètre des lisières de l'interminable forêt appelée «Coët-an-die, Coët-an-nôs» (bois du jour, bois de la nuit). Retirée en cet exil, la châtelaine y achevait en pieuses pratiques une vie rigide, à l'abri de toutes approches des «idées modernes». Confondus, les vents du large et des bois, par les crépusculaires et froids corridors, se plaignaient en toute saison, soit gémissant à travers les ais rouillés de quelque armure, soit hurlant entre les cadres effacés des ancêtres et la nudité des murailles: mais ces rumeurs du Passé ne déplaisaient pas à la grave habitante du lieu. C'était pour elle comme des voix; elle y distinguait peut-être des paroles.—Quant aux visites, elle n'en recevait guère que des religieuses et de ses paysans, tant le manoir était oublié en sa solitude.

Cependant, presque chaque soir, depuis des années, deux amis familiers, le digne abbé Lebon, recteur de Carléeu, dont le presbytère était proche,—ainsi que l'excellent hobereau, le pauvre et long chevalier d'Aiglelent, sanglé, comme de raison, en l'habit bleu-barbeau à boutons d'or,—et qui habitait une modeste pigeonnière, à moins d'un quart de lieue du château,—venaient, sur les huit heures, rendre à la duchesse douairière de Kerléanor leurs affectueux devoirs.

Presque toujours, après quelques doléances naturelles sur «la Babylone moderne», après maints soupirs et nombre de regards tristement levés au ciel, l'on s'asseyait autour d'une table de jeu et l'on faisait le whist jusqu'à dix heures. Sur ces dix heures, l'on se séparait et, selon la coutume bretonne, chacun des deux hôtes, précédé d'une servante dont le fanal éclairait le chemin, rentrait paisiblement au logis. Alors, en route, la soutane du recteur était souvent bien malmenée par le vent de mer, et les basques de l'habit bleu-barbeau du chevalier s'éployaient éperdument au souffle des bois.

Ainsi s'écoulaient les soirées de ces trois êtres nobles et simples, rares survivants d'une société disparue et qui demeuraient, quand même, des gens de jadis.

C'était grâce à la fortuite circonstance de deux colporteurs venus des villes,—et qui, naguère, perdus en ces parages, avaient vendu au vieil intendant de Kerléanor la provision de jeux (dames, cartes, échecs et tric-trac) recelée en leur balle,—que cette paisible distraction du soir était venue rompre la monotonie des heures. Ceux-ci, avec des airs indéfinissables, après quelques mots échangés entre eux, à voix basse, avaient cédé le tout, en bloc, heureux de l'aubaine, en se hâtant de disparaître.

Les enjeux, naturellement, se limitaient à un petit sou la fiche.

Or, un soir, comme un bon feu d'automne brûlait ses sarments dans la haute cheminée du salon d'apparat, l'inconstante Fortune avait paru sourire plus particulièrement au chevalier: les rayons d'or de la roue mystérieuse s'étaient comme fixés sur ses cartes!—si bien que, de rubber en rubber, il arriva—grâce à une impardonnable «absence» de l'abbé,—que le mort, tenu par d'Aiglelent, présenta tout à coup les symptômes victorieux du chelem.