Autrefois,—ô souvenances déjà lointaines!—ces deux âmes, dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l’état nostalgique, d’une sorte de languide passion pour les seules choses du Ciel.—On eût dit d’éternels enfants, destinés à mourir comme les oiseaux s’envolent et que le lis du matin serait la seule fleur oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils étaient prédestinés à vivre,—et l’Humanité est venue avec ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l’un de l’autre isolés par le hasard des villes et des contrées, grandirent, en des milieux parallèles, sans se rencontrer jamais.

Au cours de l’existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d’emprunt, aux préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux cœurs uniquement lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges,—et dont les présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort.

Ah! c’est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur d’établir, enfin, sur la terre, le règne «régulier» de la Justice, vont, se dénuant, à plaisir, de ces instincts de l’en-Haut—qui, seuls, constituent l’Homme réel,—et préfèrent s’aventurer librement, désormais, au gré d’une Raison désespérée, à travers les hasards et les phénomènes, en payant chaque «découverte» d’un endurcissement plus sourd du cœur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage, humainement,—aux yeux, du moins, des gens du «monde»,—ne serait-ce pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n’acceptant des années que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres passions que celle du plus commode éclectisme?

Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la Villethéars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup d’étonnement de faire partie d’une espèce où le dépérissement de toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de tout amour noble ou sacré, menaçait de devenir endémique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l’humiliant déplaisir qu’ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans, toutefois, le laisser transparaître, à cause d’une sorte de charité très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, svelte, en sa beauté d’Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines aux cœurs de vestales qui, préservées mieux que les Sand, les Sapho, les Sévigné, même, ou les Staël, de la vanité d’écrire, gardent, très pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne compagnie que,—parfois,—par un certain coup d’œil bref, très pénétrant, un peu fixe et dont l’indéfinissable impression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irréprochables dehors qu’imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,—autant que les despotiques devoirs d’un rang dont ils s’honoraient le leur pouvaient permettre,—s’éloignaient de ces mille distractions si chères, d’habitude, à la jeunesse élégante.

Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de trop songeuses et sans doute stériles réflexions touchant... par exemple, ces nébuleux problèmes,—réputés insignifiants, ennuyeux ou insolubles—et auxquels, cependant, une bizarre particularité de conscience les contraignait de s’intéresser?