—Peut-être.
—Mais il leur apparaissait qu’autour d’eux, par exemple, l’Esprit de nos temps en travail,—qui s’efforce d’enfanter, pour la gloire d’un prestigieux Avenir, le monstre d’une chimérique Humanité décapitée de Dieu—les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait l’humain de leurs êtres, d’opter, au plus secret de leurs pensées, entre leurs ataviques aspirations... et Lui.
Le récent idéal—(ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des soifs nouvelles, atteste l’Illusoire indéfini... par conséquent la fatale démence d’y confiner notre But suprême...)—ne sut éveiller en leurs intelligences qu’une indifférence vraiment absolue. L’orgueilleux bagne d’une telle finalité ne pouvait, en effet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences qui, tout éperdues de Lumière et d’humilité, se souvenaient de leur origine. Et ces réalités de bâtons flottants—en qui se résolvent, d’ordinaire, les fascinants mirages à l’aide desquels le vieil opium de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,—ces «conquêtes de l’Homme moderne», enfin, leur semblaient infiniment moins utiles que mortellement inquiétantes,—étant remarqués, surtout, le quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu’elles coûtent... et l’espèce d’ossification de l’âme qu’elles entraînent. Imbus d’un atavisme QUI, EN RÉALITÉ, COMMENÇAIT A DIEU, ils se fussent (oh! même affamés!) refusés, d’instinct, certes! à céder, malgré l’exemple, les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une église de rhéteurs têtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance, ces deux jeunes gens hésitaient à s’infatuer au point de par trop oublier, aussi, qu’en fin de compte,—(ne fût-ce qu’au témoignage criard de ces vingt-six changements à vue dont ne cesse de nous assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie,—et en passant même sous silence les fort troublantes révélations de l’astronomie moderne,)—l’univers attesta, maintes fois, inopinément, être une salle trop peu sûre pour que l’on dût caresser une minute l’idée de jamais pouvoir s’y installer définitivement.
En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes les boîtes de jouets dont se paye l’âge mûr de l’Humanité, tous les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout l’hypnotisme d’un Progrès—si magnifiquement naturel, éclairé par la providence d’un Dieu révélé et, sans lui d’une vanité si poignante,—non, tout cela ne leur paraissait pas aussi sérieux, ni aussi utile, en substance, que le tout simple et natal regard de l’Homme vers le Ciel.
Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de condamner, à l’étourdie, l’évidence de cet effort de tous vers la grande Justice,—vers une équité meilleure, enfin, que celle dont se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en appliquant ces théories humanitaires,—empruntées, d’ailleurs, à l’éternel Christianisme,—semblaient jusqu’à présent,—il fallait bien se l’avouer,—singulièrement en désaccord avec les admirables intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnaître, en effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui, les longs fouets ensanglantés aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à commettre, ne préfèrent, jamais, que les plus vils?
Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes lupercales où les majorités—au patriotisme si lucratif, aux éloquences foraines,—exultent si gravement, et dont la sereine servilité,—giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons écœurantes, philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité comme de tout dédain,—affirme outre mesure en quelle désespérante inanité s’aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment ne pas comprendre, sans effort, qu’étant donnée la loi de l’innée disproportion des intelligences, en leur diversité d’aptitudes, le prétendu règne d’une Justice purement humaine ne saurait être jamais que la tyrannie du Médiocre, s’autorisant, gaiement, de quoi? du nombre! pour imposer l’abaissement à ceux dont le génie, constituant, seul, l’entité même de l’Esprit-Humain, a, seul, de droit divin, qualité pour en déterminer et diriger les légitimes tendances!
—Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant qu’ils le pouvaient, de l’énigmatique performance terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées:
—Qu’importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées d’ombres, demain disparues pour faire place à d’équivalents fantômes?
Qu’importe qu’elles détiennent aujourd’hui, comme hier, comme demain, l’écorce matérielle d’un Pouvoir dont l’essence leur est inaccessible? Nul ne peut posséder d’une chose que ce qu’il en éprouve. Si cette chose est belle, noble,—enfin, divine d’origine, et qu’il soit, lui, d’essence vile,—c’est-à-dire d’une prudence d’instincts nécessairement abaissante,—la beauté, la noblesse, la divinité de cette chose, s’évanouissant immédiatement au seul contact du violateur, il n’en possédera que son intentionnelle profanation,—bref, il n’y retrouvera, comme en toutes choses, que la vilainie même de son être, que l’écœurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être: rien de plus.—Donc il n’y a pas lieu de s’en irriter.
Tels, s’attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de leur époque,—mais sans oublier qu’il fut des siècles pires,—et se recueillant, chaque jour, en ces visions que l’Art le plus élevé sait offrir aux cœurs chastes et solitaires, ces deux promis de l’Espérance, au défi des années, s’attendaient.