Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de nos régions, ils ne l’avaient pas constatée au début de la vie. Non. Ces êtres d’au-delà s’étaient refusés longtemps à se rendre—même aux évidences les plus affreuses, ou, les considérant comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue la banalité sociale! C’est pourquoi leur sensibilité crédule, toute imbue d’angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères—ou si médiocres «douleurs», que celles-ci étaient indignes d’un tel nom. Longtemps il suffit, autour d’eux, de sembler dans une affliction pour que ces cœurs inextinguibles devinssent réchauffants,—et prodigues! et consolateurs!... Ah! se dévouer, s’oublier! quelle joie d’anges penchés sur ceux que l’on abandonne! Qu’importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des «anges» que pour en critiquer, toujours un peu tard, l’humiliante irréalité!
Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,—même sur ces assoiffés d’amusements dont le propre est de témoigner une sorte de rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de toutes approches d’âmes souveraines, tant l’idée seule que celles-ci puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se tenir éloignés de ce genre de personnes, pour leur épargner l’ennui de cette sensation toute naturelle.
Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu’au jour mortel où, tous deux, presque en même temps, s’aperçurent que les suffocantes bouffées—émanant des lourds ébats de cette Médiocrité universelle—avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches, leurs frères, leurs «égaux»,—la plupart de leurs princes et de leurs prêtres!...
Alors un froissement terrible d’âme les glaça, leur causa cette sorte de lassitude sévère qu’un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires de cet envahissement si près d’eux monté, une tentation d’inespérance les prit, troubla leurs cœurs sacrés et peu s’en fallut qu’elle n’assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu’au sentiment de Dieu.
Elle ni lui n’étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs, trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute l’Humanité et dont le fulgurant souffle d’infini refoulerait les plus rugissantes rafales: ce n’étaient que deux exquises intelligences, merveilleusement douées,—que cette qualité d’épreuve fit fléchir, comme deux fleurs sous la pluie.
Ils ne se plaignirent pas.—Seulement, ce devinrent, bientôt, deux âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.
Maintenant ils n’ont plus soif que d’exils.—«Plaindre? Comment juger! Que sert, d’ailleurs? Instants perdus.»
Un besoin d’adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir gagné le droit d’oublier. A peine s’ils daignent voiler parfois, sous la pâleur d’un sourire, leur indifférence morose. Devenus d’une clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable comédie est terminée.
Aussi, dès l’instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils se sont reconnus, d’un regard, et se sont aimés, sans paroles, de cet irrésistible amour, trésor de la vie.—Oh! s’exiler en quelque nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement fanées, une mélancolique embellie!—Jaloux de leur secret, sûrs de leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent, ils disparaissent,—devant se retrouver, non dans un de leurs lourds châteaux, où des visiteurs, encore...—mais en cette retraite bien inconnue qu’ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs âmes, pour y cacher leur saison de paradis.
La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de la France, puisqu’enfin c’est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants d’un grand jardin, formé d’une pelouse, tout en fleurs, au centre de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin de marbre, l’élancée fusée de neige d’un jet d’eau.