Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c’est un tel isolement des choses!—Un rayon de l’Occident, sur les fenêtres—empourprées tout à coup—de la blanche façade,—la chute d’une feuille qui, de la voûte d’une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,—ou quelque refrain de pêcheur, au loin,—ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,—ou la senteur, soudain plus subtile, d’une touffe de roses mouillées qu’effleure un oiseau perdu,—mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait étranges de la brièveté des jours.

Et, lorsqu’ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés! alors qu’une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d’un mutuel abandon, voici qu’ils tressaillent, ils ne savent pourquoi! Pensifs, ils s’arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles est dissipé!... Qu’ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l’un à l’autre, la main, comme troublés d’une sensation mortelle! Et le visage de la bien-aimée s’appuie, languissamment, sur l’épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans l’une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

—Mais la bien-aimée,—les femmes sont ainsi,—se plaît à s’attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

—Oh! ce parfum d’ébène, de fleurs mortes et d’ambre faible, qu’exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complus à l’embellir, jusqu’à l’avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d’Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d’un très vieil or, des trophées d’armes surannées.—Dans les angles, de grands arbustes des Iles. Là, le piano d’ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu’ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d’autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu’il éprouve, et qu’ils le savent,—et que ce sont deux chercheurs d’impressions inoubliables, ils vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs âmes d’une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l’ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l’entour de quelque grand miroir,—dont l’eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d’un astre, à travers les vitres,—et l’inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l’obscurité, les feuilles du jardin,—et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu’éveille en eux, lorsque l’heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit,—tout leur parle, autour d’eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu’ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu’ils habitent ce qui n’a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l’Occulte et du Surnaturel,—dont ils acceptent le sentiment,—l’intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d’un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude—qu’un si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours—et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs cœurs, passionnés d’idéal autant que d’éperdus désirs, s’épanouiront comme deux mystiques roses d’Idumée, satisfaites d’embaumer les hauteurs natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,—en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces déshérités—qu’en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,—de même, hostiles à toutes emphases, ils n’ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu’ils ne se survivraient pas l’un à l’autre. Non.—Seulement, ils savent très bien à quoi s’en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement brillant de leur monde d’autrefois, ils ont jeté, d’un regard, à leur ex-entourage, oublié déjà, l’adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s’intéressent plus. Ayant compris, une fois pour toutes, de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions se repaît la sagesse purement terre à terre, de quels bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait vœu de se contenter de leur bonheur solitaire.