1o Qu’en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s’efface d’elle-même—brume traversée par le soleil levant de la Science.
2o Qu’en fait de politique, le régime royal, en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s’annule également, de soi-même.
3o Qu’en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l’honnêteté (ceci autant que possible),—sans être hostile au Bien, c’est-à-dire au Progrès.
4o Qu’en fait d’attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, pérorer les gens en retard, dont le cerveau n’est pas d’une pondération calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les Peaux-Rouges.
Bref, c’était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos jours, presque tous ceux qui—les mains vides, mais ouvertes—sont doués d’assez d’empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non-seulement sans rire, mais avec une sincérité d’accent convaincante le mot «Fraternité»:—c’est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.
Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d’Allepraine, en tant que nature, différait de son mari.
C’était une personne atteinte d’âme;—un être d’au delà joint à un être de terre. Elle était d’un genre de beauté à la fois grave, exquis et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus éclairait, d’intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son affabilité charmait,—bien qu’un peu glacée, à cause des gens dont le sourire trop volontiers s’affine.
En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les sentiments d’un amour auguste, d’une passion noble et profonde. Quelque surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il était difficile de ne pas se sentir moins qu’elle en sa présence,—et de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet être d’exception perdu en un milieu d’individus affairés. Dans les soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.
Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle n’aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette musique dont l’aile porte les intelligences bien nées vers ces régions suprêmes de l’Esprit qu’illumine la persistante notion de Dieu,—d’une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance mortelle est oubliée.
Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d’un style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c’était à peine si elle acceptait de figurer en d’inévitables ou officielles fêtes. Taciturne, elle préférait l’isolement, chez elle, dans sa chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à prier, en chrétienne simple, pénétrée d’espérance. Privée d’enfants, ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément l’entraver ici, serrait, devant toutes exagérations, et non sans sagesse, les cordons de la bourse.