M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu’il qualifiait de féminine, mais, secrètement, n’en était point fâché. Ceci pour plusieurs motifs concluants.

D’abord, parce que si ce genre de goûts témoignait, en elle, d’une race «noble», le mieux est, aujourd’hui, d’absoudre, avec une indulgence discrète (une déférence, même), ces particularités d’atavisme destinées à s’atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces espèces de taches de naissance,—qui, d’ailleurs, donnent du piquant à une femme. Puis,—tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu’en de certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu’ainsi l’on utilise. C’est une parure distinguée.

Ensuite, cela présente—en attendant qu’il soit trouvé mieux—des garanties d’honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout d’un homme d’État, absorbé par des labeurs d’affaires, de législature, etc.,—qui, enfin, «n’a pas le temps» de veiller avec soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d’un tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si fréquentes de l’existence moderne, Evariste,—bien qu’hostile, en principe, à leur essence,—avait fait, en bon opportuniste, la part du feu.—Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où cela non-seulement ne le gênait pas, mais—redisons-le—lui pouvait être utile, flatteur même, entre-temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale qu’on appelle l’âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.

Presque toute l’année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle maison de l’avenue des Ternes. L’été, aux vacances de la Chambre, Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux environs de Sceaux. Comme on n’y recevait pas, les soirées étaient, parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de solitude, cela retrempe et rasseoit l’esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient cette propriété d’agrément. N’étant pas insensible aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d’un panama contre les feux de l’aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de rosiers, d’arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il s’enfermait en son cabinet, y dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait mûrement à des projets de loi—qu’il s’efforçait même de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.

Pendant la journée, madame s’occupait des nécessiteux que le curé de la localité lui avait recommandés;—ce qui, avec un peu de musique et de lecture, suffisait à combler les six semaines que l’on passait en cet exil.

Vers la fin de juillet, l’an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à l’improviste, la visite exceptionnelle d’un jeune parent venu de Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris—sans autre motif. Peut-être s’y fixerait-il, selon des circonstances—si difficiles à prévoir aujourd’hui.

M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être le cousin germain de Frédérique. Il était plus jeune qu’elle d’environ six années. Ils avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s’être revus depuis l’adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l’un à l’autre. C’était un jeune homme assez beau, peu parleur, d’une douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d’esprit et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec sympathie) un peu «provinciales».

Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l’avait malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l’amour assez exclusif des choses d’en haut; ceci au point que sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait et qu’il ne s’ingéniait en rien pour l’augmenter, ce qui confinait à l’imprévoyance.

Ce n’était pas qu’il fût né poète; il l’était plutôt devenu, par un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu’à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S’il acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c’était avec un enjouement qui laissait deviner la mince estime qu’il professait pour la tyrannie bien momentanée de ces choses. Bref, il s’était, de très bonne heure—et ceci grâce à des instincts natals—détaché de bien des ambitions, de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.