Hâtons-nous d’ajouter que, dans ses relations, c’était un cœur d’une droiture excessive, incapable d’un adultère, d’une lâcheté, d’une simple indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d’une étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu’il se jugeât quant à l’action violente, s’il eût découvert, au monde, telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu’à demi, certes, il se fût donné la peine d’être ce que les passants appellent un homme, et de façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, l’incapacité de ceux qui l’eussent raillé sur les nuages de ses idées généreuses; mais, cette belle cause il ne l’entrevoyait guère au milieu du farouche conflit d’intérêts qui, de nos jours, étouffe d’avance, sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit d’élevé, de désintéressé, de digne d’être.—S’isolant donc en soi-même, avec une grande mélancolie, c’était comme s’il se fût fait naturaliser d’un autre monde.
Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on s’ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il était de la famille. M. d’Allepraine dut céder à l’invitation formelle de passer les vacances avec eux.
En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s’étant reconnus du même pays, se mirent, naturellement, à s’aimer d’un amour idéal, aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque absolument. Certes ils n’étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.—Oh! cependant, ne pas s’être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de cœur!
L’épreuve était lourde.—Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu’ils pouvaient se croire des élus.
Rousseau-Latouche, en homme de tact, s’aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l’eussent-ils dissimulé? C’était lisible en leur innocence même—en la réserve qu’ils se témoignaient.
Evariste,—nous l’avons donné à entendre,—était un de ces hommes qui s’expliquent les choses sans jamais s’emporter, son calme énergique lui conférant le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance,—et, par conséquent, de le dominer, en l’utilisant même, s’il se pouvait,—dans la mesure du convenable, bien entendu.
Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:—tout autre!
Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l’air de le remarquer, cette sorte d’«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d’être jaloux, du moment où il en tenait solidement l’objet réel. Leur honnêteté, qu’il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu’être flatté, dans sa vanité d’homme de quarante-cinq ans, d’avoir pour femme une personne, qu’un jeune homme aimait—et aimerait—en vain! La qualité de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C’était une sorte d’affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d’un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d’un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d’où il émanait, et paralyser, d’avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d’alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait—d’un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,—dans l’azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.
Tous deux étaient, à n’en pas douter, d’une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d’un abus de confiance, d’une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,—enfin d’un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,—car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu’ils eussent rougi de s’embrasser en cachette comme d’une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond—(avec son estime!)—qu’un doux sourire. Il était l’homme,—eux étaient des enfants,—des «bébés» ivres d’intangible!—Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s’user faute d’aliment physique, ce platonique «amour» qui,—supposait-il,—si nulle absolvable occasion, nulle circonstance... irrésistible... ne leur était offerte pour ainsi dire de force, n’avait rien de vraiment sérieux,—et qu’au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu’il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n’en resterait entre eux trois qu’un innocent souvenir de villégiature,—agréable, même, à tout prendre.
Cependant, les soirs,—dans les promenades aux jardins,—au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu’on s’y attardait en causerie,—quelle que fût la retenue froide qu’ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d’«idéalités» de surexistence par delà le trépas, d’unions futures, de nuptiales fusions célestes,—ou de choses d’un art très élevé,—choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n’étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d’esprit, du clinquant.