En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,—le terrain politique par exemple:—on l’écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due: mais, s’il s’agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d’une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.—De sorte que, par d’insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conservateur, et s’enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l’air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d’ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.
C’était l’absurde s’installant dans la vie réelle.
Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n’ayant qu’à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme étranger chez lui. Il ne pouvait s’expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l’impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,—poliment, mais en ayant soin d’isoler Frédérique de cette scène d’adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l’avait maintenu dans l’espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l’option dès le principe, n’était autre que la dédaigneuse pitié qu’il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu’il eût eu l’air de reconnaître, comme VALABLE, en s’en effarouchant. Oui, c’était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.
A de certains moments, il en venait à regretter de ne pouvoir, vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre inconséquence de leur part. C’est qu’il avait affaire non pas à des amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l’énerva jusqu’à refroidir l’amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. Les êtres trop équilibrés ne pardonnent pas volontiers l’âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L’âme prend, alors, à leurs yeux, les proportions d’un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.
C’est pourquoi l’idée vint à Evariste,—l’idée étrange et cependant naturelle!—de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur PROUVER qu’ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d’os comme lui, et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu’idéales, se cachaient les sens purement humains d’une passion très banale!... Et que ce n’était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses terrestres, quand après tout, l’on n’en faisait fi qu’en paroles!
Il se mit donc—sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d’un tel procédé—à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, par exemple,—alors qu’il les observait de loin, muni d’une forte jumelle marine.—(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier espoir. Ils se parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un peu d’or, pour l’aider en ces futilités toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins imbéciles.
Le fait est qu’aux yeux d’un jeune homme ordinaire, de ce que l’on appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique pour une coquette s’amusant d’un provincial. Rien de plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu’il fût, était, positivement, plus solide que... s’ils eussent été coupables. Evariste, qui, tout d’abord, s’était épuisé en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant comme s’échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n’en être plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s’aigrissait en son raisonnable cœur centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique paraissaient n’éprouver que sous condition perpétuelle d’un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes, pour l’indéracinable, celle sur quoi s’émoussent tous les sarcasmes. Il sonda le mal d’un coup d’œil: le divorce était l’unique issue!—Il fallait le rendre inévitable, le forcer,—car Frédérique, en bonne chrétienne, s’y fût refusée à l’amiable, le divorce étant défendu.—L’indifférente résignation qu’elle avait mise à supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d’avance, outre mesure, et celui-ci ne s’illusionnait pas à cet égard.
En ces conjectures, le mieux était d’en finir le plus tôt: la situation devenant intolérable.
L’épisode avait duré cinq semaines; c’était trop! Il en avait par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient devenus réellement gris. Il fallait agir, sans le moindre retard, car l’excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s’il se pouvait, après le prononcé du Tribunal.
Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et simula,—comme dans les romans et pièces de théâtre les plus rudimentaires,—un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup d’œil sur l’état de son hôtel en l’avenue des Ternes.