Eh bien! au lieu de ce résultat positif du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d’homme prédestiné à n’être que réellement heureux l’avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite d’espoir bien fondé, d’absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité pardonnable de celle qu’il ne pouvait soupçonner!... Pardonnable? avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?
Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu’elles ne peuvent résister au miroir!
Et si l’on objecte que ce bonheur n’était que le fruit d’un mensonge, nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D’ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?
Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C’était une révolte d’Arabes. Il sauta en selle, on chargea.
L’escarmouche fut chaude; mais, moins d’une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.
Comme l’on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles sifflèrent—et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.
En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, l’Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l’arme traversa la poitrine de Guilhem, qui s’inclina, mourant, sur l’encolure de son cheval, pendant que l’indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au long de la route.
On l’étendit sur une civière; mais il fit signe de s’arrêter; il n’arriverait pas vivant. C’était fini.
La pleine lune, au grand ciel africain éclairait le groupe militaire.
Le voyant, d’instants en instants, s’éteindre, tous ceux qui l’entouraient, l’estimaient et l’aimaient, sentaient leurs yeux se mouiller et le contemplaient, tête nue.