Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de même,—et son grand col d’un blanc sali, noué par deux glands, ses souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de Cromwell...

Il entra.

—Vous êtes là, n’est-ce pas? dit-il.

On ne lui répondit pas, tout d’abord.

—Oui, mon ami, dit la vieille femme.

Déborah eut un mouvement d’épaules, Emma sourit.

—Voici, mais écrivez lisiblement ou je... Surtout ne changez pas les mots qui me sont venus,—et n’interrompez pas, si je ne m’arrête... Vous avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous me les dites, parce qu’ils m’étonnent... et qui sonnent creux, lorsque vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent le plus exact, s’il vient d’ensemble: car il n’y a pas de mots, en réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu’aboyer magnifiquement sa pensée... la rugir parfois,—la tonner souvent... Mais on ne l’entend jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n’entendent pas la langue du pays d’où souffle en mes vers le vent de l’éternité...

«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les expressions, les tours d’intelligence, le mouvement de la pensée,—cela se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie pas, on singe. On fait servir cela à n’importe quelle niaiserie... qui passera oubliée, mais qui, aujourd’hui, empêche l’attention sur l’œuvre d’où procède cette bulle vide... et seule payée,—car le monde creux ne paie et n’estime que le vide... Qu’importe! la pensée seule vivra: les mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,—car au fond des choses, il n’y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l’impression de l’œuvre seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. Jésus-Christ m’a montré la route: je sais comment les hommes accueillent un Dieu. J’aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l’homme se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j’étais riche,—ah! quel grand poète ils me trouveraient, l’émule, au moins, de M. Tom Craik, l’auteur des... l’immortel nom m’échappe...

«Allons! Comme j’ai mal à l’estomac, mon Dieu! Mais, c’est peut-être un peu la faim? Allons, ce n’est rien. D’ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n’y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est moins pénible que l’indigestion de ceux dont l’espièglerie misérable nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?

«Nous les plaignons d’avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot; ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d’escamoter le pain de leurs frères,—pour ricaner de les voir maigrir, faute d’aliments. Ils n’oublient qu’une chose, c’est qu’il est aussi ridicule de mourir d’indigestion que de faim, d’embonpoint que de maigreur,—et qu’ils mourront sans rire, même de nous.