«Ma fille, tiens, je t’en prie, je t’en supplie,—ne me fais pas parler davantage d’autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!

—Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?... Croyez-nous! C’est dans l’intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.

—Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui... Sache que c’est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l’humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu’on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!... Vois, vieillard, comme ton œuvre...

Les filles n’étaient plus là—toujours rebelles à l’irascible vieillard.

Alors, à tâtons, dans l’obscurité, il atteignit le dossier d’un siège, auprès de la table, s’assit, s’accouda, fermant les paupières.

... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:

«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»

Et ce fut un texte inconnu des générations.

C’était une éruption d’images où des pensées se symbolisaient en grands éclairs,—et la voix, oublieuse de l’heure de la nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l’inspiration, car il semblait que l’on distinguât des frémissements d’ailes dans les mots sacrés qu’il proférait. Et les cimes des arbres de l’Eden s’illuminaient d’aurores perdues et le chant matinal d’Ève, priant auprès des premières fontaines, devant l’Adam candide et grave, qui adorait, en silence,—et les reflets bleus du dragon s’enroulant autour de l’arbre défendu, et l’impression de la première tentatrice de notre race,—oh! cela chantait dans la transfiguration du vieux voyant...

A ces accents dont le souffle venait d’au delà de la terre, les trois femmes en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil quitté, l’une tenant une lampe qu’elles protégeaient de leurs mains contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.