Akëdysséril

A Monsieur le Marquis de Salisbury.

Toute chose ne se constitue que de son vide.

Livres Hindous.

La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d’or: c’était un soir des vieux âges; la mort de l’astre Souryâ, phénix du monde, arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.

Sur les hauteurs, à l’est occidental, de longues forêts de palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages sur les vallées du Habad;—à leurs versants opposés s’alternaient, dans les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l’étouffante brise. Là, dans ces jardins, s’élançaient des fontaines dont les jets retombaient en gouttes d’une neige couleur de feu.

Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de Wishnou-l’éternel, de ses colonnades colossales, dominait la cité; ses portails, largement lamés d’or, réfractaient les clartés aériennes et, s’espaçant à ses alentours, les cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux s’enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.

L’eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence du fleuve, et l’immense ville riveraine se déroulait en un désordre oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux coupoles blanches, ses monuments, jusqu’aux quartiers des Parsis où le pyramidion du lingham de Sivà, l’ardent Wissikhor, semblait brûler dans l’incendie de l’azur.

Aux plus profonds lointains, l’allée circulaire des Puits, les interminables habitations militaires, les bazars de la zone des Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de Wisvamîthra se fondaient en des teintes d’opale, si pures qu’y scintillaient déjà des lueurs d’étoiles. Et, surplombant dans les cieux mêmes ces confins de l’horizon, de démesurées figures d’êtres divins, sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, évasant leurs genoux dans l’immensité: c’étaient des cimes taillées en forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l’abîme, à l’extrémité d’un bras vertigineux, un lotus de pierre:—et l’immobilité de ces présences inquiétait l’espace, effrayait la vie.