Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.—La multitude emplissait d’une allégresse grave les rues, les places publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu’aux heures sublimes, annonçait le retour d’Akëdysséril, de la jeune triomphatrice des deux rois d’Agra,—de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux éclatants,—de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de trame d’or, s’était illustrée à l’assaut d’Eléphanta par des faits d’héroïsme qui avaient enflammé autour d’elle mille courages.
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Akëdysséril était la fille d’un pâtre, Gwalior.
Un jour, au profond d’un val des environs de Bénarès, par un automnal midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux bords d’une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur d’aurochs, Sinjab, l’héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait alors sur l’immense contrée du Habad. Et, sur l’instant même, le charme de l’enfant prédestinée avait suscité, dans tout l’être du jeune prince, un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens de Sinjab qu’il l’élut, d’un cœur ébloui, pour sa seule épouse,—et c’était ainsi que l’enfant du conducteur de troupeaux était devenue conductrice de peuples.
Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,—qu’elle aussi avait aimé à jamais,—était mort. Et, sur le vieux monarque, un désespoir avait à ce point projeté l’ombre dont on succombe, que tous entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l’aboiement des chiens funèbres d’Yama, le dieu qui appelle,—et les peuples avaient dû élever, à la hâte, un double tombeau.
Désormais, n’était-ce pas au jeune frère de Sinjab,—à Sedjnour, le prince presque enfant,—que la succession dynastique du trône de Séür, sous la tutelle auguste d’Akëdysséril, devait être transmise?
Peut-être: nul ne délimitera la justice d’aucun droit chez les mortels.
Durant les rapides jours de son ascendante fortune,—du vivant de Sinjab, enfin,—la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions et d’un cœur tourmenté par l’avenir, s’était conduite en brillante rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, le courage et l’amour.—Ah! comme elle avait su, par de politiques largesses de dignités et d’or, se créer, à la cour de Séür, dans l’armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l’État, dans les provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d’une puissance que, d’heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd’hui, des lendemains d’un avènement nouveau, dont la nature, même, lui était inconnue—car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s’instruisit au loin, chez les sages du Népâl—Akëdysséril, dès que le rappel du jeune prince eut été ordonné par le conseil, résolut de s’affranchir, d’avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous discutables devoirs, de la puissance royale.
Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés d’intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son escorte,—ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa fiancée d’amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.
Et ce fut au moment où tous deux s’apparaissaient pour la première fois, sur la route, aux clartés de la nuit.