Depuis cette heure, prisonniers d’Akëdysséril, les deux adolescents vivaient précipités du trône, isolés l’un de l’autre en deux palais que séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde sévère.
Ce double isolement, une raison d’État le motivait: si l’un d’eux parvenait à s’enfuir, l’autre demeurerait en otage et, réalisant la loi de prédestination promise aux fiancés dans l’Inde ancienne, ne s’étant apparus, cependant, qu’une fois, ils étaient devenus la pensée l’un de l’autre et s’aimaient d’une ardeur éternelle.
*
* *
Près d’une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement ambitieuse, peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les menaçant!—Son lucide esprit n’avait-il pas su augmenter la prospérité de ses États? Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la région l’admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette guerrière—si délicieuse qu’en recevoir la mort était une faveur qu’elle ne prodiguait pas.
Et puis, une légende de gloire s’était répandue touchant son étrange valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l’avaient vue, au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l’haodah lourd de pierreries de son éléphant de guerre, et, insoucieuse, sous les pluies de javelots et de flèches, indiquer, d’un altier flamboiement de cimeterre, la victoire.
C’est pourquoi le retour d’Akëdysséril dans sa capitale, après un guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports de son peuple.
Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n’en fut plus distante que de très peu d’heures. Maintenant, on distinguait, au loin déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles, laissant camper ses armées dans les villages environnants.
Déjà, dans Bénarès, au profond de l’allée de Pryamvêda, des torches couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de lampes, en hâte, l’immense palais de Séür.
La population cueillait des branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l’avenue du palais, transversale à l’allée des Richis, s’ouvrant sur la place de Kama; l’on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en écoutant frémir la terre sous l’irruption des chars de guerre, des fantassins en marche et des flots de cavaleries.
Soudain, l’on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des cliquetis d’armes et de chaînes—et, brisées par les chocs sonores de ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute part, des cohortes d’avant-garde entraient dans la ville, enseignes hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs sowaris.