Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux—creusés, du seul côté de l’Occident, au plus épais des hautes murailles—éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le crépuscule de l’enceinte.—Ses brodequins de guerre, sanglants encore de la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu’elle affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe d’or.

Au fond, sur les blocs—entassés—de porphyre rouge, surgissait une formidable vision de pierre, couleur de nuit.

Le colosse, assis, s’élargissait en l’écartement de ses jambes, configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l’Existence-universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul apparaissait. L’inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son sein funèbre,—et ses genoux, s’étendant à travers l’espace, touchaient, des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l’exhaussement de trois degrés, de vastes pourpres tombaient, suspendues entre des piliers. Elles cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.

Là, derrière les plis impénétrables, s’allongeait, disposée en pente vers les portiques, la Pierre-des-immolations.

Depuis les âges obscurs de l’Inde, à l’approche de tous les minuits, les brahmes sivaïtes, au grondement d’un gong d’appel, débordaient de leurs souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain—qui, parfois, était accouru s’offrir de lui-même, transporté du dédain de vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l’autel, car aucune lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la Pierre cette victime nue—que des entraves d’airain retenaient aux quatre membres.

Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l’entourage recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur de Sivà, séparant d’un arrêt chacun de ses pas, s’avançait... puis, se penchant avec lenteur vers la Pierre, d’un seul coup de sa large lame ouvrait silencieusement la poitrine de l’holocauste.

Alors, quittant l’autel, dans l’aveugle dévotion à la divinité destructrice, le Grand-Pontife s’approchait, maudissant les cieux. Et, plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu’il élargissait avec force, en fouillait, d’abord, l’horreur, puis, il en retirait ses bras, les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.

Le grommellement monotone des brahmes, qu’envahissait une extase, râlait autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la Lumière) d’eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la vie, le long du ventre apaisé du dieu.

Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du temple ne retentissaient jamais que d’un seul grand cri.

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