Ce soir-là, debout sur le triple degré au delà duquel s’étalait, ainsi long-voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant visible des solitudes du temple:—et l’aspect de cet homme était aussi glaçant que l’aspect de son dieu.

La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d’un haillon sombre,—et dont l’ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,—se détachait sur l’ensanglantement des lourdes draperies.

L’impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et chauve, qu’effleurait en cet instant, sur le fuyant d’une tempe, le feu d’une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne pouvoir distinguer que l’Invisible.

Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d’aigle sur une bouche pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang—et qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement changée par la mort, car l’ensemble de ce que l’Homme appelle la Vie, sauf l’animation, semblait détruite en ce spectral ascète.

Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de Sivà, le prêtre aux mains affreuses,—l’Anachorète au nom de lui-même oublié—et dont nul mortel n’eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu’à travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du tigre.

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Or, c’était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril; c’était bien cet homme dont l’aspect la transportait d’une fureur que trahissaient les houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses lèvres!

Arrivée, enfin, devant lui, la reine s’arrêta, le considéra pendant un instant sans une parole, puis,—d’une voix qui retentit ferme, jeune, vibrante, dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:

—«Brahmane, je sais que tu t’es affranchi de nos joies, de nos désirs, de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les siècles. Tu marches environné des brumes d’une légende divine. Un pâtre, des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages t’ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front dans les immenses clartés de l’orage et, tout illuminé d’éclairs dont la vertu brûlante s’émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.

«Comment donc te menacer, figure inaccessible? Mes bourreaux épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne, et mes plus belles vierges, leurs enchantements! Ton insensibilité neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»