Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses regards vers le grand visage d’ombre perdu dans les hautes ténèbres du temple:
—«Sivà! cria-t-elle, Dieu dont l’invisible vol revêt de terreur jusqu’à la lumière du soleil,—Dieu qui, devant l’Irrévélé, te dressas, improuvant et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!—si j’ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence exterminatrice, tu écouteras, ô Père de la Sagesse fatale, la fille d’un jour qui ose troubler le silence de la demeure en te dénonçant ton prêtre.
«Ressouviens-toi,—puisque c’est l’attribut des Dieux de s’intéresser si étrangement aux plaintes humaines!—Peu d’aurores avaient brillé sur mon règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l’Iaxarte et l’Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la Sogdiane,—dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière Yelka.—Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.—Si j’étais une conquérante, Sedjnour n’était-il pas issu de la race d’Ebbahâr, le plus ancien des rois?
«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les rebelles,—qui m’ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des inscriptions durables.
«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d’autres guerres, le Conseil de mes vizirs d’État, dans Bénarès, statua d’anéantir l’objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa fiancée,—et l’Inde m’adjura d’en hâter l’exécution pour assurer, enfin, la stabilité de mon trône et de la paix.
«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en bravant les remords d’un tel crime. Qu’ils fussent mes captifs, je m’accordais avec tristesse—ô dieu des méditations désespérées!—cette inévitable iniquité!... mais qu’ils devinssent mes victimes?... lâcheté d’un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les fiertés de mon être.—Et puis, ô Dieu des victoires! je ne suis point cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l’ennui se plaît à voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont faites de clémence—et, comme l’une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus élevée par des colombes.
«Cependant, l’existence de ces enfants était un constant péril. Il fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, sans doute, ferait verser encore!—Avais-je le droit de les laisser vivre, moi, reine?
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«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois, de mes yeux,—pour juger s’ils étaient dignes de l’anxiété dont se tourmentait mon âme.—Un jour, aux premiers rayons de l’aurore, je revêtis mes vêtements d’autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.
«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure veuve, une mélancolie de vivre m’accabla: je me sentis plus troublée que je ne l’aurais cru possible!