«O couple pur d’êtres charmants qui s’étonnaient sans me haïr! Leur existence ne palpitait que d’un espoir: leur union d’amour!... libres ou captifs!... fût-ce même dans l’exil!... Cet adolescent royal, aux regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab! Cette enfant chaste et si aimante, si belle!... leurs âmes séparées, mais non désunies, s’appelaient et se savaient l’une à l’autre! N’est-ce donc pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre Inde sublime, le sentiment de l’amour? Fidèle, immortellement!
«Eux, un danger, Sivà?—Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait, en souriant, de m’en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me fait pâlir!... S’aimer! Tel était—ainsi que pour son amante Yelka—l’unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que j’allais les réunir vite—puisque je fus aimée et que j’étais fidèle!...»
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Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses mains radieuses, continua:
—«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non! Jamais!—Cependant, que résoudre, puisque la mort, seule, peut mettre fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d’un prince—et que l’Inde me demandait la paix?... Déjà d’autres rébellions menaçaient: il me fallait encore m’armer contre l’Indo-Scythie...—Soudainement, une étrange pensée m’illumina! C’était la veille du jour où j’allais marcher contre les aborigènes des monts arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit, mon palais, j’accourus ici, seule:—rappelle-toi! divinité morose!—Et je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.
«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur s’éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l’admiration des peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé—non, rien ne peut égaler en joie les premières délices de l’Amour ni ses voluptueuses tortures. Si l’on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne battrait plus depuis l’heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva sous ses baisers, à jamais, comme sous des chaînes!
«Cependant, si, par quelque enchantement, il était possible—que ces enfants condamnés mourussent d’une joie si vive, si pénétrante, si encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la vie? Oui, par l’une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,—l’exalter, par quelque vertu de Sivà?—d’un embrasement de désirs... peut-être le feu de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de leurs sens en un évanouissement sans réveil!—Ah! si cette mort céleste était réalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu’ils se la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur douceur et de leur beauté.
«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse divine, me répondit avec tranquillité:
—«Reine, j’accomplirai ton désir.»
«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes ordres, des palais de mes captifs.—Consolée, d’avance, par la beauté de mon crime, je me départis en armes, l’aube suivante, vers l’Arachosie,—d’où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton ombre et à mes guerriers, ce soir.