Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l’étincelante madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses lunaires, sorte de musique d’esprits entendue le soir derrière les vitres d’un manoir abandonné.—Sainte Roxelane s’y trouvait aussi.

Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.

La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d’une myriade de diamants, d’une profusion d’ordres en pierreries sur les uniformes bleu et or et sur les habits noirs. C’étaient aussi de pâles et purs profils d’étrangères, des blancheurs sur le velours des loges—et des regards altiers se croisant comme des saluts d’épées. Une race s’évoquait sur un front, d’un seul coup d’œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.

Au centre,—dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,—le prince Wladimir;—auprès de ce jeune homme, l’une des princesses de Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.

A droite, celle du roi de Bavière absent.—Dans l’avant-scène de droite, froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le tzar Alexandre II.

Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle avec un grand silence. L’ouverture du Vaisseau-fantôme se déchaîna; l’appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs, pareil au fatal refrain d’un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je regardai le tzar.

Il écoutait aussi.

A la fin de la soirée, l’esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je vins souper à l’Hôtel du Prince. Là, c’étaient des cris d’enthousiasme!

Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j’entendais, je résolus d’aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.

Je sortis, laissant les toasts s’achever, entre fins connaisseurs.