Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel enchantement!—J’entrai.

A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur brillait. C’était la maison de Gœthe, perdue, solitaire en cette immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il était mort.—«De la lumière!» pensai-je.—Et je m’enfonçai sous les arbres centenaires d’une allée qui, entrecroisant à une hauteur démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore l’obscurité.

Et une délicieuse odeur d’herbes, de buissons et de fleurs mouillées, d’écorces fendues par le moût immense de la sève—et cette houle, qui sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.

Personne.

Je marchai pendant près d’une heure, sans m’orienter, au hasard.

Cependant les taillis, formés à hauteur d’homme par les premiers rameaux des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres vivants s’y agitaient.

En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j’aperçus des myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C’étaient les grands-ducs dont m’avait parlé (je m’incline) celui de Saxe-Weimar.

Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches, respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec un cri. L’un d’eux, tous les dix ans peut-être, changeait d’arbre. A part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries. Leur nombre était surprenant.

Mon noctambulisme m’avait conduit jusqu’à l’ouverture d’une clairière au fond de laquelle j’entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus un banc.—Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la nuit. Je m’étendis et m’accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il pouvait être une heure et demie du matin.

Tout à coup, au sortir de l’une des contre-allées qui avoisinent le château, quelqu’un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la main.