—Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s’avancer lentement ce promeneur.
Mais, à l’entrée de mon allée, la lumière de la lune l’ayant baigné spontanément, je tressaillis.
—Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.
Une seconde après, je le reconnus. Oui, c’était lui. L’homme qui venait de s’aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,—celui-là que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont j’entendais les pas, au milieu de l’allée, dans la nuit,—c’était bien l’empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois seul à seul avec lui m’impressionnait.
Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à respirer aussi, sans autre confident que le silence. J’écoutais ses pas s’approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d’or, ses favoris grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut qu’un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.
Dépassant ma présence, je l’entendis s’éloigner vers une éclaircie latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là, je vis le tzar s’arrêter, puis jeter un long coup d’œil sur l’espace du côté de l’aurore—vers l’Orient, plutôt! Brusquement, il écarta de ses deux mains la ramée d’un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains, fumant par moments et immobile.
Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avait jeté l’alarme derrière lui! Et voici qu’entre les profondes feuillées, des prunelles sans nombre s’allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa l’esprit.
Ainsi, comme dans son pays—sans qu’il les aperçût—des milliers d’yeux, de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,—même ici, perdu au fond d’une petite ville d’Allemagne,—ce tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions d’âmes et dont l’ombre couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d’un songeur inconnu!
Au bout de peu d’instants, l’Empereur revint sur ses pas, dans l’allée, sous le feu de toutes ces prunelles d’oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu’il frôlait le banc où j’étais étendu.
Il s’éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d’une avenue, là-bas, disparut subitement.