[CHAPITRE III.]
Promenade nocturne.
—Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise, lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers, Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce 1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes, réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation. Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia.
Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père, l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV d'Allemagne.—Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État, et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.—Je vous prie, mon cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien. Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et, sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout.
—Merci, monseigneur, dit Wilhelm.
N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur?
—Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude, reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous, mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais, non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie, peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en amitié!
Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti.
—Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques; vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera totalement ébranlé dans votre cœur, je vous souhaiterai du courage. Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte. Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes difficiles que je désire vous parler.
Vous allez avoir affaire à des hommes qui s'estiment presque tous capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que le voisin, ce qui, vu de près, constitue le plus clair de l'apparente égalité universelle.—Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais pesez le résultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune, vous serez étonné de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime. N'écoutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous laissez jamais éblouir par leurs affirmations. Décomposez, en pensée, chacun des termes qui les énoncent, et la plupart du temps vous trouverez l'ensemble niais ou naïf. Souvent vous entendrez un homme dire cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute après. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un homme. Si vous avez intérêt dans une discussion à suites sérieuses (n'en faites jamais d'autres) à ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps contre vos idées, prenez-le par un petit détail désagréable de sa conduite ou de sa vie privée: ne craignez pas d'entrer là-dedans, sans façon, en maître; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant cet ennuyeux détail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je regrette de ne pas faire cette expérience devant vous, pour vous montrer ce qui en résulte; mais ceci n'étant qu'une question de tact, vous devez comprendre les mille manières gracieuses dont cela s'entoure. Si vous tenez à ce que votre avis soit accepté, sachez ceci: qu'avoir raison, c'est avoir plus raison. Quel but vous proposez-vous? Amener à vos vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dénégation absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-delà, faites-le lui voir. Il y viendra de lui-même; mais il mourra sur la brêche plutôt que de démordre que vous avez tort, si vous commencez par nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune circonstance! Si vous n'êtes plus maître de vos paroles, comment le serez-vous des paroles d'autrui?