Wilhelm écoutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La nuit s'avançait dans le ciel. Le prince continua paisiblement:

—Et puis, comte, il faut avoir de la charité, voyez-vous; la charité, c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, même le plus tombé, vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa noblesse est élevé chez l'homme. Pour arriver à respecter tout homme ayant agi d'une manière révoltante, il n'y a qu'à se faire ce dilemme: ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misérable, ou il n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et non juger, ni mépriser;—s'il en avait une, il est bien évident que moi, doué de raison comme lui, également homme, si j'avais été placé dans les mêmes conditions et circonstances que lui, si j'avais été poussé par les mêmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela d'après une raison.

Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait fait. Jugez seulement l'action, parce qu'il faut bien statuer sur quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable; c'est d'un autre monde que le nôtre. Il faut respecter l'homme parce qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanité dans celle d'autrui.

Quant aux idées d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir à l'admiration ou à l'indifférence de ces gens, dont le blâme et l'estime obéissent aux mêmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussière de la route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font que réciter des à peu près toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut pas y avoir songé comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose, en résultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule, pitoyable et méchant! Tenez, la soirée d'hier vous a semblé toute agréable; votre présentation au nonce, toute simple; les bontés de la duchesse d'Esperia, mon amitié, toutes naturelles? Vous ignorez ce que ces faits ont suscité de pensées viles, de raisonnements abjects, de demi-mots infâmes!... Sous le masque de sérénité, vous ne vous figurez pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant comme des vipères sur les lèvres de ces beaux jeunes gens et de ces charmantes femmes! Il m'eût suffi de prononcer deux ou trois paroles élégantes et mesurées pour faire frémir bien des éventails et pour amener le silence et la pâleur sur l'insouciante niaiserie de bien de ces figures, sachant ce que pèse leur insouciance; mais il faut pardonner à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la définir, parce qu'ils en aperçoivent un côté à leur taille! Ils sont prévenants avec les femmes, ils ont du cœur devant le danger, et point d'âme en face du ciel, de la conscience et de la création.—Belles manières, gants parfumés et moustaches fines!—Tas d'ossements que tout cela!

Prenez deux mois de pauvreté froide pour m'évaluer ces belles dignités! Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses incroyables, sans nom,—pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par ennui, fainéantise et lâcheté, pour se procurer le plus petit plaisir. J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec deux bons bras et du cœur, ne peut manquer exactement de vivre partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse. Grand bien leur fasse!

Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de goût fassent la monnaie d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps à autre, élève sa famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voilà cependant le monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le méprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions graduées vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades insensibles qui conduisent là. Ce sont des abîmes! Plaignez et respectez, malgré tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose... de plus que la vie!...

En un mot, ayez cette charité dont je vous parlais tout à l'heure. Vous m'avez compris, n'est-ce pas?

—Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le cœur!

—Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue.

Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis sûr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que la modestie est l'orgueil logique. Vous êtes riche, tant mieux; mais ne faites jamais de dettes, quand même il s'agirait d'un trône, par la simple raison que vous pourriez mourir sans vous être acquitté, que cela s'oublie, et que si vous voulez être sûr de vous-même, il importe que vous soyez prêt à mourir à toute heure, tel que le sort vous a fait, sans rien devoir de plus à personne. C'est de la vraie dignité, cela.—