N'hésitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe quoi, mais faites quelque chose: tous les événements s'entre-valent, à peu près, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la valeur réelle: c'est-à-dire, pour celui qui sait découvrir le plus grand nombre de rapports possibles de tel événement avec le but absolu de son existence: les natures à tâtonnements n'arrivent à rien de solide; agissez donc toujours devant l'occasion en déployant sur elle toutes les ressources de votre présence d'esprit.—Ne vous liez jamais avec personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mène à rien qui vaille, et cela diminue la volonté et le respect de son but, quand bien même votre ami serait l'idéal des amis. Croyez, mon cher enfant, qu'il m'a fallu bien souvent l'expérimenter, pour le croire! Parlez de choses indifférentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre service au premier venu, eussiez-vous été affligé vingt fois de l'avoir fait.—Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage! Contraignez votre bon cœur! Recevez-les froidement; pas de confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estimé demain.

Ah! cela est dur, à votre âge; je le sais; mais il faut choisir entre une destinée obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volonté de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de lui-même à cette minute et par conséquent ne mérite pas de réussir.

Le monde est à l'homme assez concentré, assez maître de sa volonté et de sa pensée, pour agir sans répondre aux autres hommes autre chose que «oui» ou «non» indifféremment, toute sa vie.

Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;—n'a pas d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis ont bien assez de s'occuper d'eux-mêmes: les ennemis s'occupent de vous et vous préparent de quoi exercer votre faculté de vaincre les obstacles. Les obstacles sont aussi nécessaires que le pain. Ne faut-il pas des ennemis à celui qui veut vaincre?—Quand vous parlerez, continuez à ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin à garder un visage sans mobilité autant que possible... (Si je vous dis tout cela, c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et indifférent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus humaines, les plus profondes, que sembler tenir à les imposer serait s'aliéner maladroitement l'esprit du monde: on paraîtrait vouloir paraître, ce qui tue.

Wilhelm était muet d'attention.

—Ce que je vous dis là vous semble à présent d'une grande simplicité, n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me coûtent ces conseils. Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophètes ou demi-dieux, n'ont bouleversé l'univers qu'avec des simplicités de ce genre, parce que ce sont à peu près les seules exactitudes de la vie et qu'on n'y revient (chose réellement mystérieuse) qu'après avoir fait le tour de l'existence.

Ouvrez les quelques livres laissés par les grands hommes, comme ces Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingénuités surprenantes, des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-même: «Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas à autrui..., etc.» «Il n'est d'autre Dieu que Dieu! etc.» et mille variantes. Vous vous demanderez alors comment, avec des phrases de cette naïveté, des phrases écrites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les sociétés humaines et s'ériger en prophète ou en Dieu.

Le penseur ne s'arrête pas à ces paroles; il les trouve trop simples; il oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte de s'assimiler le plus d'évidences divines possible, chacun dans le moment et suivant la sphère où il se trouve.

Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la terre. Il y a là dedans plus d'un milliard d'hommes, tous très entendus dans leur métier, dans leur détail; par qui est-ce manié, remué, gouverné? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent très royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui les élèvent; ils le savent, du reste, et en font bon marché intérieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), après avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,—entendez-vous ce chiffre?—en partage, à dix-neuf ans; après avoir été le suzerain d'une douzaine de rois, après avoir gagné victoires sur victoires; après avoir été plus grand que César, et avoir possédé pourpre, hermines, sceptres et triples couronnes impériales, s'en alla tourner la soupe de trois ou quatre moines en qualité de frère convers, et laver leurs divers ustensiles de ménage, par humilité. Voyez-vous ce guerrier, ce grand politique, ce fin législateur, ce maître de l'Europe, enfin, le voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence, alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mühlberg, etc.? et que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuyés de Suétone?

—Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant!