—Parce que vous voyez le mot Charles et le mot Quint, et que vous perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera. Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres empereurs ou rois, ne représente cependant que la conséquence d'une parole prononcée depuis des siècles. Vous voyez ce qu'un mot peut produire. Un tel ouvre la bouche et articule une idée quelconque pouvant s'appliquer à un fait général; cette idée se décompose, s'absorbe et s'assimile d'un milliard de différentes façons par le milliard de différents cerveaux qui ont un milliard de manières différentes d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de ce que chacun voit dans son idée (émise au hasard souvent) et de ce que chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degré d'intelligence, relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord, l'homme et son idée finissent par devenir miraculeux, simplement parce que ouvrir la bouche, principe de l'événement général, est déjà un miracle. Plus l'idée est simple, plus on peut y dépenser de l'intelligence; plus, par conséquent, elle provoque de méditations et plus on trouvera de personnes à venir séculairement y tasser leur somme d'ingénuités. Voilà toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte, croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de raison à ce que ce grand rêve s'accomplît, s'il n'avait ni loi ni but, s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une niaiserie bien mystérieuse!...
N'en concluez donc pas au mépris de l'humanité, mais à la puissance de la parole humaine.
La lune brillait sur les arbres. Ses rayons, à travers le feuillage, éclairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne. Il se taisait; il écoutait.
—Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une gracieuse personne sortie à dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit ou dix ans de services: gardez vos rêves! Ils valent mieux que la réalité. Seulement, comme je ne tiens pas, en définitive, à vous laisser surprendre, je veux vous mettre en présence d'une femme pour tout de bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon âme—et qui me suffit,—la marquise Tullia me paraîtrait la seule femme possible pour un homme supérieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y a en elle quelque chose de très élevé; et si vous la touchez, si elle vous admet dans son intimité, elle vous fera vivre, dans la haute acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais depuis une dizaine d'années, ayant été très lié avec son père, le duc Bélial Fabriano (lequel est mort empoisonné chez l'un de ses amis, à cause de haines datant de loin dans la famille). A cette époque, elle était à peu de chose près ce qu'elle est maintenant. Au premier abord, c'est une femme du monde, parfaitement élégante. En y regardant de près, en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se déforment jusqu'à des proportions tellement indéfinissables, que je veux m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez probablement surpris de ce naturel, et d'un phénomène assez frappant que présente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions les plus ordinaires semblent se revêtir lorsqu'elle en parle. Ce que je vais vous dire est peut-être hasardé à force d'être grave et anormal, mais elle a parfois des paroles qui éveillent dans l'esprit on ne sait quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire oubliées. Au surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette étrange personne, mon cher enfant, sont réduits à un mécanisme sûr et profond qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de précision et de fatalité, que les coups d'une combinaison d'échecs. Une fois elle m'a proposé un conseil, je l'ai suivi; il a évité une guerre. Il était positivement d'une habileté remarquable, et j'en suis encore à me demander comment elle pouvait être à même de me l'offrir. Somme toute, je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de très précis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a du ténébreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant à lui-même.—(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)—Mais voilà dix heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce soir: le masque, vous savez.—Avez-vous des chevaux ici près?
—Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme éveillé en sursaut.
—Bien, sans quoi je vous eusse amené dans ma voiture. Donnez-moi votre main,—encore!—Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit, et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprême... dans mes petits conseils, en faveur de ma tendresse pour vous.
—Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soirée, dit le jeune homme; je suis tellement ému que je ne sais comment parler et vous remercier de tout mon cœur.
—Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles étoiles des nuits de la jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps, cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre espérance humaine!—Allons! à cheval!... dit-il tout haut.
—Christian! appela le comte de Strally.
—Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprès des deux promeneurs.