[CHAPITRE VI.]
Étude d'enfance.
«Cette science, à laquelle nous consacrons notre vie, vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?... Arrivera-t-on à une vue plus certaine des destinées de l'homme et de ses rapports avec l'infini?... Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce qu'est la personnalité?»
Renan.
Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au monde une fille qui reçut le nom de Tullia.
Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année.
Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille. Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup d'œil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.
Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!...
La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira dans les yeux tout pareils de sa mère.
Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser. L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et en accepter la vie!
Plusieurs mois se passèrent.