Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit.

Elle marchait seule déjà.

Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre.

La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se développa dans cette privation et dans cette liberté.

Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos ténèbres.

Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles étaient rares, et elle n'adressait point de questions.

De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais.

Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et comme elle ne devait pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît, il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit.

La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front plusieurs sciences et plusieurs langages.

Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y montrait de jour en jour d'un talent remarquable.