Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en paraissait toujours attristée et assombrie.

Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée, et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un bonsoir et un baiser.

L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?... Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...»

Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant, lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle qui donne la bonne mort.

Une fois,—elle avait alors quinze ans,—au milieu de la prière qu'elle prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se livrent à des occupations presque puériles.

Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie, elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance, et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,—(par plaisanterie, car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève.

Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille, dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'œil fantastique que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait, à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène.

Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de cette Clorinde.

Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science l'avait baisée au front comme une immortelle.

Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme naïfs devant sa sympathique naïveté.