Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement que nous allons décrire,—où, depuis plus de six années, elle s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des nuits,—l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.
Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.
Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et oublier.
[CHAPITRE VII.]
La bibliothèque inconnue.
«A chaque pas du temps, l'intelligence humaine
Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phénomène,
Saisit plus de rapports,
Et prenant sur le fait les forces de la vie,
Ravit à la matière, à son joug asservie,
Des lois et des trésors.
L'homme explique le sphinx et la pierre thébaine;
Il dévoile à demi l'Afrique au sein d'ébène
Sous l'œil de ses lions;
L'aveugle Destin voit par son expérience:
Il groupe, dans les cieux, autour de sa science,
Les constellations!...»
Pontavice de Heussey (Sillons et Débris.)
Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux, de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne. Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons. Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se rencontraient des éditions presque introuvables.