Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites par les religieux.

Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés d'œuvres totalement disparues.

De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou, si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.—D'autre part, les légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues.

Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge; enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie.

Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait, par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à fonder les Académies), les œuvres des Pères de l'Église latine et grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée humaine et les destins universels.

Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement, presque malgré lui:—«Nous avons dépassé cela.»—Le sourire et la plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion, la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique. Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et d'Insociables.

On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les gentilshommes très chrétiens du grand siècle en France. On le laisse tranquille et on ne s'en sert presque plus,—si ce n'est dans le moment d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;—hors de là, le nom de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation quelconque,—ce qui est à dire pour dissimuler une gambade d'indifférence.

Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle artificielle.

L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain. Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire ne font pas mention, glace, dans le cœur des individus, le sentiment du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts, retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle sorte que,—à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers promoteurs de l'esprit humain,—on n'a plus guère de cœur à l'ouvrage.

Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!... Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et pauvres, travailleurs et désœuvrés, nous sommes emportés dans la tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.—La question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée, pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la tiédeur générale.