En philosophie, cependant,—bien que l'on maugrée en soi de l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être, d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude quelconque de quoi que ce soit,—on ne cesse de réfléchir à la Mort, chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.—La prévoyance de la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive surprise de quelque chose, et que, d'instinct, elle réserve ses forces pour la ressentir.
«Cependant,»—penserait le moderne,—de quoi ne serait-il pas improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?... Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien policées?—Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à prendre nos ressemblances! nous l'avons érigé notre peintre favori.—Hercule et ses douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût, des cinquantaines de lions, à elles seules?—Quel étonnement marquerait la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?...
Les muses?—Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?—Parlerons-nous d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus, nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre, de Circassie, d'Italie et de Pologne,—voire même de France,—n'admet guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous le voyons aussi bien que les dieux,—mieux peut-être. D'ailleurs, qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en réalité,—témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de mondes de l'Océanie.—Le Pinde et le Parnasse inaccessibles supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée, fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien! quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris, Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous les dieux, le dieu Mars en tête,—un détachement d'artillerie débarqué par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons rayés, l'aurait prise en dix minutes.—Positivement, les dieux ne sont plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci, d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins encore?...—Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.»
Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens.
Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.—Elles peuvent mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de parvenus, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.
Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur d'être des dieux.
On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les découvertes[1] de notre labeur perpétuel, tout en nous donnant un sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il contesté?...) de notre valeur, éveillent en nous on ne sait quelle conviction désespérée... une tristesse irrémédiable, infinie! Le vide nous enveloppe obstinément: nous ne pouvons, en métaphysique, en n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisième terme de la dualité (si tant est qu'il y ait logiquement dualité), pas plus que sur l'activité vivante, en médecine. Cela nous échappe et la question paraît devoir se reculer toujours, sans être jamais résolue, comme ces mirages dans les déserts. La nouvelle métaphysique matérielle,—nous parlons des plus récentes données venues d'Allemagne,—s'annonce de manière à continuer l'état de doute où nous sommes plongés;—un sentiment profond, et qui paraît indestructible, de la vanité de notre condition lutte sans cesse, en nous, contre l'estime de notre tâche; ce n'est plus: «que sommes-nous?» qu'il faut dire; c'est: «qui sommes-nous?» Toutefois, à propos de cette question de l'être et du néant, disparus et formulés tous deux à la fois dans on ne sait quel éternel devenir, la théorie de l'idéalisme hégélien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme l'identité de l'opposition la plus abstraite et la démontre, dans son en-soi, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanité, la Pensée,—en forçant, pour ainsi dire, l'Apparaître à expliquer le motif de son explosion,—en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du monde, enfin, cette antinomie n'a pas été suffisamment ébranlée.
Hélas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue!
Oh! pourquoi l'idée de notre insuffisance intérieure domine-t-elle le pressentiment de notre immense destinée!... Pourquoi ne saurions-nous, quand nous osons nous regarder en face, nous résigner à n'être que plus que des dieux!... Si le progrès, le processus indéfini, donne le bien-être, et, trouvant sa justification dans la nécessité, est l'unique raison de l'existence, d'où vient cette lassitude (nous ne disons pas cette négation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond à son abstraction et contient le premier terme d'une détermination ultérieure:—cette nécessité ne nous paraît pas nécessaire. D'où vient cette réaction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en reconnaissant à demi l'évidence du Progrès[2], tout en nous laissant aller quelquefois à l'admiration devant l'idée de ses profondeurs futures, nous le déplorons souvent et nous regardons les faits spontanés de la conscience passée, les croyances, réputées aujourd'hui absurdes, avec tristesse et sympathie?...—D'où vient, disons-nous, cet état mixte, extraordinaire, que nous sentons peser autour de nous depuis longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le quia absurdum des mystiques?
Il est difficile de répondre à cela d'une manière satisfaisante; d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulèvement, une oscillation aux pôles, une saccade volcanique, un de ces tremblements qui sont les accidents périodiques du globe, la condition sine qua non et le régime de la planète (révolutions que la géologie découvre par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de l'hypothèse désormais très présentable d'un choc, suffirait pour que tout notre progrès courût grand risque d'aller rejoindre, à son rang, les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la science des mages hiéroglyphytes, dans la suprême nuit de l'éternité?