Jeter un coup d'œil désillusionné et rapide au fond de son effrayante science, la résumer au point de vue de la nature et de l'histoire, arriver à lier, par séries de rapports, les perspectives et les fins particulières de toutes ces observations jusqu'à la question philosophique, cela fut l'œuvre de quelques mois pour sa redoutable intelligence.
Un soir, déterminée à penser par elle-même, elle ferma ses lourds volumes de métaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table d'études.—Sphinx!... ô toi, le plus ancien des dieux!... murmura la belle vierge prométhéenne, je sais que ton royaume est semblable à des steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le désert pour arriver jusqu'à toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer; j'essaierai. Les prêtres, dans les temples d'Égypte, plaçaient, auprès de ton image, la statue voilée d'Isis, la figure de la Création; sur le socle, ils avaient inscrit ces paroles: «Je suis ce qui est, ce qui fut, ce qui sera: personne n'a soulevé le voile qui me couvre.» Sous la transparence du voile, dont les couleurs éclatantes suffisaient aux yeux de la foule, les initiés pouvaient seuls pressentir la forme de l'énigme de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis diaprés et mystérieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes dans l'impuissance de la profaner. Mais les siècles ont passé sur le voile tombé en poussière; je franchirai l'enceinte sacrée et j'essaierai de regarder le problème fixement.
Au moment d'entrer dans le royaume de la méditation solitaire, la jeune femme se surprit à détourner la tête et à jeter, pour la première fois, sur le rêve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la première fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...—Bientôt, dédaigneuse et grave, elle résista fermement et tendit toutes les puissances de son esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idéal.
Les jours et les nuits se passèrent.
Satan, d'après le poëme symbolique, ayant forcé les portes de l'enfer, regarda les ténèbres et s'élança dans leurs profondeurs à la recherche de l'Éden. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient. Ainsi l'âme qui, venant d'échapper à son cachot[3] par la conscience de l'identité[4], se précipite dans le mystère de l'Être[5] pour y trouver la cause et la raison des déterminations ultérieures, réalise cette conception.
Que de systèmes, anéantis sitôt que parus, flamboyèrent devant cet esprit!
Les jours et les nuits se passèrent.
Chose bien remarquable! Des considérations résultant d'un point de vue assez éloigné de celui où se placent, d'habitude, la plupart des femmes, l'induisirent à ne pas oublier l'extériorité de sa personne, malgré ses terribles études,—enfin à ne pas se négliger physiquement. Elle se décida pour un genre de vie soutenu par une méthode dont elle avait étudié les secrets et qui lui conserva sa magnifique pâleur de roses blanches et la fraîcheur de son beau sang. L'on sait que les climats italiens et, en général, presque tous ceux des contrées méridionales, favorisent et même imposent hygiéniquement l'abstinence; ainsi la sobriété avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas à leur nature; grâce à la nourrissante atmosphère qu'ils respirent, ils se portent aussi bien que ceux du Nord.
Comme Fabriana tenait à maintenir son esprit dans le merveilleux état de santé lucide où il était, non seulement l'idée de plaisirs gastrosophiques l'eût modérément transportée, mais, secondée par le climat de Florence, elle devait adopter un régime d'une sévérité dont sa constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien.
Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dorée par quelques gouttes d'élixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du thé; rarement elle désirait des choses plus succulentes.