Cet ascétisme lui évita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et elle se trouvait toujours reposée.

Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum, vêtement dans lequel elle se trouvait plus à l'aise et plus rapidement habillée; elle venait ensuite dans la bibliothèque, s'étendait sur un sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoudée sur les coussins,—excepté pour feuilleter de temps à autre un livre de philosophie ou de mathématiques et parcourir un passage. Elle ne prononçait jamais une parole: ses yeux demi fermés ne brillaient pas; un signe d'admiration, de crainte ou d'espérance ne la fit jamais tressaillir;—seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et, pareille à la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile.

Les jours et les nuits se passèrent.

Cependant le soleil était radieux sur les campagnes; les enfants s'aimaient dans les forêts, la nature était paisible; le printemps de sa jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le parfum de ses fleurs gonflées de sève, le chant mélancolique des anciens: «Cinthie, les jours et les nuits s'écoulent; tu oublies de vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et que tu es belle?»

Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans ce profond mutisme, dans cette intensité d'abstraction que ne venait trahir nul signe extérieur, et qui, depuis deux années d'identité, était devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient être évidemment une continuation de fatigue. Jusqu'où cette femme avait-elle plongé? Était-il possible d'admettre, vis-à-vis d'une pareille énergie, qu'elle rêvait au hasard en se laissant éblouir par tous les mirages de l'objectivité? Non! non! la grande solitaire, à la pensée brève et robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immémorial mystère qui fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir échappé à sa conscience ni à son esprit; peut-être que, parvenue à sa hauteur, elle cherchait un point de départ plus satisfaisant que la Nécessité[6].

Un incident qui pouvait devenir très grave et très malheureux pour son existence, et que nous ne devons rapporter qu'à cause du caractère purement poétique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers la fin de la troisième année.

Une nuit, Tullia Fabriana, renfermée et isolée dans sa pensée, comme toujours, était assise devant sa table: la lampe de fer, placée auprès d'elle, laissait dans l'obscurité les profondeurs de l'appartement, mais éclairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout intérieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus.

Oh! le monde visible! la chose qui trouble, malgré sa contingence insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonflée d'orage. Pareils à de lointains hurlements poussés de ce côté par la planète, les convulsions de l'électricité se prolongeaient dans les montagnes. Le ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses arrivaient en toute hâte; la jeune femme pouvait entendre ces coups sourds, éloignés et confus dont le murmure, emporté par le vent pluvieux et tiède, entrait par les croisées ouvertes. On eût dit que la nature extérieure voulait la prévenir à l'oreille de l'attention fixée sur elle quelque part.

Elle se leva tout à coup. C'était le premier geste de sa méditation! Ses yeux profonds et noirs brillèrent comme deux flammes. Son visage était pâle comme la mort.

Il y avait dans la grande bibliothèque une sphère céleste de dimensions colossales; elle se trouvait placée en face d'une vaste fenêtre à vitraux toute grande ouverte. La nuit incendiée par les éclats de la foudre faisait, avec une vie merveilleuse, étinceler comme des astres véritables les innombrables étoiles d'or et d'argent incrustées sur l'énorme boule bleue. Une spirale aux degrés de velours entourait cette sphère; au sommet, sur une plate-forme étroite, étaient jetés deux ou trois coussins et des instruments d'astronomie étaient épars sur ces coussins.