—Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où elle voulait en venir.

—Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du «sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite d'un pareil projet mené d'une manière convenable?

Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.

—M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en acceptant la plaisanterie.

—Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée, voulez-vous que je vous conte une petite histoire?—Un prince (un prince comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense, que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme, à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement, que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc., etc.;—à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux «factions» qui le divisent...;—à vouloir relever ce grand peuple... Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix, avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela, prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi! Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme devint Charles III de Sicile.

Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;—cependant le clergé italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions (déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé suffisamment par la suite);—et cependant Naples appartenait, depuis Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble, d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.

Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans, et ce petit jeune homme,—sans expérience, comme on dit,—remporte, en fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup. Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions, prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au lendemain,—mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme silencieux et sage!

—Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable?

—Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique, bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.

Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne, Santa-Maria della Trinita.