Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe invinciblement l'esprit.

Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté, la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour elle.

Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:

—J'essaierai.

Quelques instants se passèrent.

—Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...

Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que très basse et à peine distincte:

—Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais vivre!...—Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,—et que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages d'Osiris;—lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,—à travers un mirage de sables, de verdures et d'étoiles,—le vent s'embaumait dans le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le fleuve.

Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde, avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!...

Son nom formulait toutes ces images.