Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.
—C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à sa race par le soldat.
Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et solaire.
Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure. Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime.
Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde:
—O passé!... dit-elle comme un murmure.
Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.
—Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande reine!
Elle les regarda et reprit sa rêverie.
—O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois, je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du passé, ce spectacle ayant creusé dans mon cœur les rides que l'âge seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a semblé—plus d'une fois—que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs.