—Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent, indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis longtemps; l'horizon est assombri; mon cœur est une grande mélancolie glacée: il me semble que je ne change plus.

Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera.

En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle, et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et, posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur le sphinx.

Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.

C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des caractères semblât d'une perfection typographique.

L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers seulement du livre étaient remplis.

—Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier soupir.

Elle commença de lire silencieusement.

Voici ce qui était écrit sur la page:

«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.