»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et les tables d'Éleusis, titre 21.

»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi, m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais, l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle conduisait mon cheval; il faisait sombre. «—Tu es silencieux comme le sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir, comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main, tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de saisissement qui parut sur ses traits—(sans doute à la vue du signe d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma main),—j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je disparus dans les ténèbres.»

Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement:

—Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai peut-être à me souvenir un jour.

Elle reprit sa lecture.

«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.

»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à je ne sais quelle mort imminente.

»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les nœuds des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre, cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais, je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.

»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais être tirée de péril par quelque chose d'inattendu.

»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je lui montrai le Sud.