—Maintenant, dit-elle, vers quel but précis et absolu doivent tendre le déploiement de ma volonté, l'expansion de mes forces et les déterminations de mon esprit?

»Je sais que le triomphe des vastes desseins ne dépend pas de ce qu'ils peuvent présenter de stable et d'élevé; le rêve doit s'incarner dans l'exécution, dans le mécanisme froid de l'accomplissement, et ce sont les résultats qui lui assignent sa valeur; l'idéal n'a d'autre juge que lui-même. Chacun regarde un idéal; chacun doit tout faire, tout braver, tout sacrifier pour l'accomplir; mais, en soi-même, il ne faut pas tenir à l'accomplir. Tous les rêves s'entre-valent; la réussite pose la différence extérieure; mais si le passé n'est rien, qu'est-ce donc que ce qui se passe? C'est être dans l'incapacité que de se définir sur une seule pensée.

»Je sais le but, et, quant à l'exécution, je ne dois pas, jusqu'à présent, me reprocher de négligences. J'ai marché, suivant les lois de la nécessité, vers sa complète réalisation. Qu'est-ce que j'espère?... Qui me jugera parmi ceux qui respirent? Quelle bouche peut, sous le soleil, proférer contre moi un anathème terrible?

»Ah! le convive nocturne n'est pas venu souper avec moi dans Emmaüs; il n'a point laissé tomber sur mon front ses formules de miséricorde; il ne s'est pas transfiguré devant mes yeux sur les collines de Sion! Et cependant, Fils de l'Homme, et moi aussi j'ai bu l'eau du torrent! Les vivants ont jeté leurs ombres sur celle qui parle toute seule dans les ténèbres. Comme vous, j'ai regardé doucement les souffrants et les faibles; comme vous, Emmanuel, je fus tentée sur la montagne. Vous savez par quels actes et quels recueillements j'ai sanctifié, moi aussi, le jour du Sabbat; vous savez si, comme vous, j'ai prévu toutes choses, autant qu'il m'a été possible, pour que tout fût accompli.»

Sa voix était comme un souffle guttural d'une limpide et harmonieuse égalité: elle mêlait plusieurs langages sans y faire attention. Elle parlait si bas qu'il eût été impossible de distinguer un mot à quelques pas du sphinx. Elle ne paraissait pas émue, seulement l'éclat de ses yeux s'était perdu en dedans jusqu'à rendre leur expression atone.

«—Ce n'était pas un homme,—un homme ayant cinq à six mille ans de croyances dans les veines et qui, se supposant penser seul, n'accepterait la Force que pour se distraire?... —Inutile. Cela me fatiguerait de le faire massacrer dans les souterrains à coups de hache par mes Faces de plomb, le soir d'un Couronnement. C'était un enfant que je désirais: des yeux fiers, un sang riche, un front pur, une conscience, oui, c'était cela.

»Esprits, dit-elle, vous le savez. Lorsque cette pensée me vint que je pouvais être utile, j'allais devancer l'Heure et quitter ce monde où jusqu'alors m'avait seulement retenue l'espérance de m'intéresser à quelque chose. J'avais pressé la sphère des rêves extérieurs, et ses deux pôles, glacés ou torrides, me semblaient stériles. Nul aimant ne m'attirait; la tranquillité de ceux dont le mouvement passe inaperçu d'eux-mêmes et qui, remplissant le métier qui leur donne le pain, demeurent à peu près satisfaits d'être venus,—ah! cette tranquillité, je ne pouvais la ressentir. Mes regards ne s'arrêtaient que par intervalles, et refroidis, sur les formes d'une nature qui ne me touchait plus. La pensée unique et fixe du suicide s'était roulée et enlacée autour de moi, comme un serpent autour d'un marbre. Rien ne me semblait valoir la peine d'une palpitation; je ne voyais que l'impassible Devenir. Les insectes que j'écrasais, sans le savoir, en marchant, les sueurs funèbres et les souffrances de mes pareils, que coûtait la condition où je suis liée, les êtres dont la mort, les privations ou les travaux étaient fatalement nécessaires à mon souffle inutile, excitaient en moi trop peu d'enthousiasme pour que je ne dusse pas me «faire justice» en les quittant.

»Cependant, vous le savez, par une concession suprême, je ne désespérais pas d'une sensation en rapport avec mon esprit et pouvant l'intéresser dans la profondeur de son souverain désenchantement. Esprits! je vous l'avais demandée; mais comme ce pouvait être une faveur...»

Une draperie fut écartée par un bras blanc: c'était Xoryl. Elle s'approcha de Tullia Fabriana et lui tendit une patère d'émail.

—Voici deux lettres, dit-elle. L'armoirie violette est apportée par le secrétaire du nonce-légat: (Regrets et contrariétés de son Éminence, etc.)