Je ne pense pas l'ignorer.
Il arrivera d'abord que cet enfant me verra par ses yeux et selon lui; je ne serai en réalité que l'occasion du déploiement de sa pensée; il se créera un être ineffable et indicible à mon sujet, et ce fantôme paré de toutes les notions vives qui lui sont propres, de la beauté absolue, sera le médiateur qu'il prendra pour moi. Ce qu'il aimera ce ne sera point moi, telle que je suis, mais cette personne de sa pensée que je lui paraîtrai. Sans doute, il m'accordera mille qualités et mille charmes étrangers dont je serais peu satisfaite si je les avais; de sorte que, en croyant me posséder, il ne me touchera même pas réellement.
Ainsi est la loi des êtres dont le regard mental ne dépasse pas la sphère des possibilités, des formes et des espérances; ils ne peuvent sortir d'eux-mêmes dans leurs amours mystérieux.
Effacer ce rapport de manière à ce que nous puissions nous joindre tels que nous sommes, dans l'Esprit, voilà quelle est la solution de la première face du problème.
Pour cela, je dois devenir réellement sa vision; il aimera mon reflet; il faudra que j'anime ce reflet en m'y réalisant impersonnellement, en brisant les barreaux de sa prison, en remplissant de nouveau son sablier avec le mien. Je dois être morte pour lui d'abord, et me survivre selon lui.
Si j'essayais de lui dévoiler la vérité, je passerais parallèlement à côté de lui à jamais, parce que cette vérité, modifiée à l'instant par son esprit, ne serait plus ce qu'elle doit être. Il ne la comprendrait que selon tel cercle, et alors il aurait raison de ne pas l'aimer. Elle l'attristerait, parce qu'elle ne lui paraîtrait pas en rapport avec la vision qu'il conçoit, avec l'idéal qu'il nomme de mon nom! Il faut donc que je veille pour déformer, par des transitions obscures, cette vision jusqu'à la réalité. Il faut que son idéal soit agrandi par un ensemble de réflexions nouvelles pour se trouver au point de vue où je suis. Alors il lui sera donné de voir celle qui l'attire.
Si j'avais eu du temps à perdre, j'eusse presque regretté de ne pouvoir aimer.
N'est-ce rien, d'ailleurs, que de préserver le plus longtemps possible cette belle vie, toute jeune, des ennuis amoindrissants? N'est-ce rien que de considérer la plus noble chose de ce monde s'émouvoir, admirer, s'étonner, rêver, palpiter, pour une image, pour un enchantement, pour une chose qui brille et qui ravit ceux qui ne voient pas encore? C'est dit. Je m'efforcerai de vivre un instant.
Pardonnez, ô vous qui ne daignez pas vivre, si j'ose faire d'avance en lui la preuve de la mission que je me suis assignée. Qu'ai-je à préférer si ce n'est de rendre cet enfant le plus idéalement satisfait de tous ceux qui sont et seront sur ce grain de boue éteinte? A lui, donc, sceptres, hochets et couronnes glorieuses! A lui puissance, amour, jeunesse et tressaillements éperdus! A lui la plus large part au soleil des vivants! A moi la contemplation paisible de toutes les beautés qu'il verra,—qu'il se créera, dans ces choses, puisque je consens à regarder la vie par ses yeux pendant quelques moments!
Alors, quand ce premier et inévitable cercle de la Forme sera passé, quand je serai sûre de l'avoir fait monter les degrés du monde surnaturel et que les paroles que je prononcerai, n'ayant pour lui d'autre sens que le sens de leur expression, ne se changeront pas de mille manières dans son esprit, alors,—les temps seront venus de l'Action!—Son trône, assis sur la lutte souterraine que je soutiendrai, couvrira l'Italie, et, de là... ce ne sera point la première fois que l'Italie s'étendra sur le globe. Un jour peut-être, grâce à cette femme qui passera inconnue...—Est-ce que la nature n'est pas à qui veut la prendre?... Qu'est-ce que l'impossible?