Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une décision.

La nuit dernière a compté pour des années, pensa-t-elle; ce n'est pas seulement la fièvre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace déjà laissée par les premiers rêves de la passion qui ne peut s'éteindre que sous un religieux mépris;—c'est bien.

Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les ténèbres; mais, sûre d'amener d'une façon bienséante l'instant qu'elle désirait, elle jugea très inutile de le différer.

—On donnait ce soir un opéra de Cimarosa; vous m'avez sacrifié cette merveilleuse musique?

—Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante.

Les affinités de la voix et de la pensée dont elle savait distinguer les transitions par un magnétisme intuitif lui révélaient la fiévreuse et naïve comédie où s'efforçait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde, lui «faire la cour»; mais sa voix, à son insu, exprimait la profonde émotion qu'il éprouvait.

—Êtes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle.

—Souvent, répondit Wilhelm avec un sentiment de mélancolie, souvent, après une journée de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais tard et que j'étais seul dans les montagnes, je chantais pour abréger le chemin.

Le jeune homme ne s'aperçut pas de la bizarrerie de sa réponse.

—Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous êtes entré, je regardais cette harpe... (Il se retourna et aperçut tout près de lui une grande harpe noire qu'il s'étonna de ne pas avoir remarquée en s'asseyant.)—C'est un instrument admirable; mais je suis un peu fatiguée; chantez une petite chose allemande, voulez-vous?