Les singulières paroles qu'ils venaient d'échanger, la sombre richesse qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'était, la lividité que sa main dégantée avait prise en s'appuyant au bord de la table d'ébène, la tête énorme du sphinx, encadrée de bandelettes de pierre et dont les yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de sa voix, lui bouleversait frénétiquement le cœur, tout cela ne formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rêve oriental comme l'une de ces fictions créées par la lecture des sourates du Koran, où le prophète parle de pavillons et de péris mystérieuses?... Il frémit, et ses yeux se fermèrent à la dernière strophe.
Quelques moments après, en rouvrant les yeux, ses regards tombèrent sur la lampe. Ils se fixèrent sur sa lumière reflétée par les vases d'or avec un pénible sentiment de solitude.
Que s'était-il donc passé?
Pareil à ce Simbad des légendes de l'Asie, le jeune homme était transporté dans les pays du prestige, des rêves, des merveilles et des pressentiments. L'immense chambre ressemblait à celle où la reine Cléopâtre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrière la porte veillait peut-être silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles de bronze et à la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et de roses, l'étourdissaient.
Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'éleva devant ses yeux:
Il lui sembla que le palais était devenu très ancien; des lierres couvraient son front foudroyé; ses façades en ruines étaient cachées par la mousse; cependant le vieil être de pierre rappelait encore sa forme; il avait celle d'un homme couché, les membres étendus, sur une montagne. En proie aux désolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsemé des grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, était jeté sur sa solitude; pour lui aussi, le Néant bâtissait, dans l'impérative éternité, son vague mausolée d'oubli. Et le vieux palais ressemblait à l'un de ces géants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le tombeau.
Mais s'il se dressait sombre et dévasté, les jardins resplendissaient au clair de lune! Les arbres et les fleurs étaient d'une féerique beauté; au loin, dans l'étang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des eaux de cristal.
C'était bien elle; ses longs cheveux étaient déroulés sur son dos nacré, les rayons filtrés à travers les cyprès miroitaient sur elle toute; et elle semblait, de temps à autre, syrène fastueuse des heures noires, se ployer, avec des mouvements délicieux, dans une vapeur de diamants. Les cygnes, attirés par sa blancheur, venaient polir leurs ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-même, pâle et les yeux fermés, nageant auprès de la marquise, et mettant le pied sur les marches de marbre, pour sortir avec elle de l'étang. Et la Vision continua.
Ils marchaient maintenant ensemble dans les allées. Les immenses lilas balançaient, au-dessus de leurs têtes, leurs grosses touffes humides et assombries; l'air était embaumé par les vastes ombrages des charmilles. Ils marchaient, entrelacés, sous les regards dorés des étoiles; les lévriers et les chevreuils réveillés venaient jouer autour d'eux à leurs pieds; leur nudité se détachait sous les feuilles comme celle d'un couple de marbres antiques.—On eût dit que deux statues du jardin profitaient des ténèbres pour revivre.—Leurs lèvres se touchaient parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient.
Et en effeuillant des roses blanches sur les épaules de la grande enchanteresse, il lui disait: