Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres développements, et qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer d'une façon sommaire l'état d'une seule question actuelle. Nous avons le regret d'être obligé de passer vite, et nous n'avons d'autre prétention, dans ces notes, que celle de formuler à grands traits un point de vue possible.
La médecine est liée à la chimie d'une telle sorte qu'on pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un détail de cette nouvelle science: nous sommes arrivés en chimie à résumer le mystère,—ou du moins l'une de ses parties les plus abstraites, sur l'hydrogène: on est à peu près certain, aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogène?... Une qualité!—Toujours des qualités; jamais de principes! «C'est la devise et la justification du progrès indéfini!...» s'écrient les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque jour, du matin au soir, les trois cent mille cafés de l'Europe et qui ont la bonté, après avoir ruminé synthétiquement une masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton à l'Esprit humain.—Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose fort belle et fort mystérieuse: c'est le sérieux de l'humanité créant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni comment; mais, comme le disaient dernièrement des astronomes en proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte céleste: «Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps d'avoir raison?» Ah! nous nous amusons dans les ténèbres à reculer d'insignifiantes décimales; nous croyons comprendre un phénomène parce que nous le nommons suivant telle condition de notre langage, comme si c'était là son vrai nom! Les choses restent aussi cachées qu'autrefois et l'on n'y voit réellement clair nulle part dans ce siècle de lumières; témoin ces deux savants qui, stupéfaits d'une question de physique, se disaient l'un à l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le fait en 1861, par un éminent rationaliste, aux cours de chimie du Collège de France,—au front de la planète et de l'humanité scientifique):—«L'absurde lui-même n'est peut-être pas impossible.»
Voilà donc le cri suprême que la raison est contrainte, à chaque instant, de pousser aujourd'hui, après six mille ans de labeurs et de rêves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines réflexions au sujet de l'authenticité du progrès.
Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr, Jérusalem, Ninive, Sardes, Thèbes, Ecbatane, etc., etc., et que, sous le rapport de l'esthétique, les modernes le cèdent aux anciens. D'autre part, la massue du vieux Caïn se déguise, mais la flèche, l'épée ou le canon s'entre-valent; les engins de meurtre s'universalisant, la supériorité disparaît: le progrès devient compensation. «Nous marchons à l'abolition des guerres!» disent les «agrandisseurs de l'horizon intellectuel».—Il faut avouer qu'on ne s'en aperçoit pas beaucoup jusqu'à présent.
L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu l'idéal? Nous ne le trouvons plus nulle part, même dans les cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent rien voir.—Eh! loin de nous l'idée absurde de nier lourdement le progrès: L'homme qui mit un pied devant l'autre créa le progrès. Mais que le progrès puisse sortir d'un cercle excessivement restreint, ou démontrer autre chose que notre dépendance indéfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il est permis de révoquer en doute. On fait trop bon marché de la science des anciens; on s'imagine volontiers une grande différence entre leur niveau philosophique et le nôtre. Reste à savoir si le calme au sujet de l'idée de Dieu est un progrès, ce que personne ne pourrait démontrer d'une manière très nette. L'immensité leur était aussi bien inconnue qu'elle est inconnue pour nous autres! et, en se rappelant le moindre détail d'astronomie, on s'aperçoit qu'ils s'occupaient, avec méthode et ferveur, de la grande question.—Par exemple, il y a deux mille ans,—pour citer un fait entre mille,—l'observateur d'Alexandrie, ayant inventé la sphère armillaire moderne et fixé, par à peu près, l'obliquité de l'écliptique, obtenait pour l'arc du méridien compris entre les tropiques une expression où la science actuelle précise à peine une inexactitude à peu près insignifiante. En vérité, les pas que nous avons faits dans presque toutes les sciences pourraient se représenter par les deux petites virgules de différence entre un calcul de vingt siècles et le nôtre. Il y a quatre mille deux cents ans, les Chaldéens trouvaient leur triple zaros lunaire après des calculs nécessairement assez compliqués.
Les Juifs étaient fort au courant de la période de nos années, qu'on prétend avoir été découverte par nous ne savons plus quel moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre ère: il suffit de jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.—Il y a trois mille ans, les Chinois remarquaient la mobilité de l'écliptique en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille deux cents ans, les Babyloniens en découvraient encore d'ingénieuses variétés. La découverte des précessions équinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le prétendu hasard qui nous a fait «découvrir» l'optique, il y a cinq siècles (laquelle remonte à trois mille ans d'après les traités d'optique de Ptolémée), et, par suite, la science des réfractions de la lumière, nous ne saurions pas grand'chose de plus que les anciens en astronomie.
Et que savons-nous, malgré cela? Nous connaissons quelques millions d'étoiles ainsi qu'une partie des phénomènes de leurs évolutions variées: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes que les petits pâtres chaldéens, peuvent, en divisant une seconde au degré sur le parcours d'un rayon, savoir la distance qui nous sépare de chacune d'elles, et peser la substance dont elles sont composées en calculant la force d'attraction les unes des autres.—Cette affirmation que tout le système solaire,—que l'Univers, comme on dit,—ne pèse pas seulement un sextillion de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre), pourrait même, selon nous, éveiller un sourire dont le scepticisme convenu ne serait pas tout à fait exempt d'horreur.
Oui! nous avons analysé le faisceau d'angles lumineux qu'un rayon parcourant près de cent mille lieues par seconde vient projeter sur notre œil après avoir franchi, durant au moins dix ans, les vastes abîmes de l'éther et les dix mille kilogs d'atmosphère dont l'œil humain supporte la pression, et nous avons perfectionné nos lentilles, inventé les polariscopes, rapproché un peu le ciel: ce qui revient à dire, au fond, que nous jouissons, grâce à nos puissants instruments obtenus par tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science, distinguaient à l'œil un des satellites de Jupiter, les anneaux de Saturne, et qui marquaient, un crayon à la main, des distances de nébuleuses. Le télescope est peut-être comme la béquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'où les premiers hommes voyaient naturellement? Que le monde soit âgé de six mille ans, ou d'autant de milliards de siècles, tout cela se vaut sous la réflexion: il faut toujours en venir au commencement, c'est-à-dire au non-sens, au mystère, à l'immémorial, à l'absurde. Les données que nous avons aujourd'hui dans le détail du ciel, ou dans ses lois générales, seront renversées demain, peut-être, par d'autres données et d'autres lois,—et voilà tout notre substratum.
Déjà des critiques s'élèvent et d'une manière très suffisamment spécieuse pour être digne d'attention.
Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas moins resté superbement inconnu. Mais on dirait que le public n'a plus le temps de penser à lui! A peine ressentons-nous quelquefois son vertige divin! Les Chaldéens concevaient la grandeur des rapports qui peuvent nous unir à son silence. «Imaginations de pasteurs grossiers!» dit-on. Mais toute réalité suppose une imagination antérieure qui l'a pensée.—Où commence, où finit l'imagination? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si c'est au contraire, qu'est-ce que la réalité d'un corps peut ajouter de plus à la sienne, pour nous, puisque tout finit par disparaître pour nous?